La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Emile GALLE

 

Examiner et approfondir la vie et l’œuvre d'un artiste tel qu'Emile Gallé est chose fort délicate et très difficile. Aussi n'avons-nous écrit cette étude que pour rendre un hommage immédiat, mais non définitif, à ce grand esprit qui honora d'une façon si éclatante sa ville natale et la Lorraine.

Emile Gallé est né à Nancy le 4 mai 1846. Il était le fils de M. Ch. Gallé-Reinemer, céramiste de talent. Elève du lycée de Nancy, notre regretté concitoyen fit de brillantes études littéraires et scientifiques. Il manifesta une intelligence très éveillée et de bonne heure il s'intéressa aux plantes pour lesquelles sa famille avait beaucoup d'attachement. Il fut un des plus attentifs disciples du botaniste Godron et il manqua rarement aux herborisations dirigées par ce savant à travers nos prairies émaillées, nos forêts ombreuses ou le long de nos coteaux si riches en orchidées rares. C'est de cette époque que date l'affection profonde d'Emile Gallé pour la terre lorraine qui, une fois connue, devient si maternelle et si douce aux cœurs fidèles.

Il suivit avec une touchante attention les travaux de son père, esprit avisé et fin, dont le talent s'inspirait déjà des formes florales. La verrerie avait aussi retenu son attention et à l'avenir ce fut vers elle qu'il dirigea toutes ses recherches. Le jeune homme avait besoin, pour compléter son instruction, de voir d'autres peuples, de se documenter sur les trésors d'art éparpillés dans les grands musées d'Europe. C'est ainsi qu'il visita successivement la Suisse, l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre, prenant des notes dans la nature ; recueillant des espèces végétales sur les hauts sommets ou le long des rives enchanteresses des fleuves, étudiant avec passion les formes et les décors de la céramique et de la verrerie appartenant à toutes les époques et à toutes les civilisations. Il vint enfin dans la vallée de la Sarre, à Meisenthal, pour étudier pratiquement la composition des verres et des cristaux, essayer les oxydes nouveaux ou rechercher encore l'application des vieilles formules oubliées ou négligées.

 

 

La funeste guerre de 1870-1871 vint troubler son active adolescence et il partit faire son devoir. La tempête passée, il revint en la demeure paternelle ou il se voua sans relâche à ses travaux.

Peut-être, avant d'examiner l'œuvre du maître, est-il bon de déterminer les principes qui l'ont guidé dans sa carrière et dont il ne s'est jamais départi un seul instant. Tout d'abord, nous devons faire remarquer qu'il n'a pas reçu l'éducation officielle de l'art. Ses aspirations esthétiques n'ont pas été moulées en des formules académiques, des professeurs diplômés ne lui ont pas appris à construire un vase ou une moulure selon les données de la géométrie ou de l'architecture. Il est heureux qu'il ait d'abord ignoré ce code étroit que nous devons briser de nos efforts décentralisateurs, et dont les résultats sont de modeler tous les cerveaux de France en une fatigante et stérile unité.

Emile Gallé qui avait l'esprit porté à l'admiration passionnée de la nature fut avant tout un savant. Il voulait connaitre le pourquoi et le comment des joies qu'il ressentait alors qu'il parcourait nos campagnes à la recherche de la plante rare ou de l'insecte fugitif. Il scrutait avec ses yeux et avec sa raison toutes les causes des harmonies du monde. À force de décomposer tous les appareils des végétaux, à force de disséquer les organes des animaux, à force de rechercher le secret des tonalités et des colorations, il fixa à jamais dans sa mémoire les formes de la vie et les suggestions des couleurs. II comprit que les êtres vivants, résultants d'une longue évolution et d'adaptations rigoureuses au milieu et aux conditions physiques et chimiques, ne peuvent qu'être parfaits dans leur ensemble par ce qu'ils n'existent que par leur équilibre constant avec les forces de l'Univers. Il appartenait à un homme du XIXe siècle, après les travaux gigantesques des biologistes de toutes les nations, de définir scientifiquement les causes de la beauté, et ce fut un lorrain qui eut cette gloire. Il est vrai que les principes qu'il a dégagés de ses études, de sa documentation et de ses applications sont encore peu connus. Ce sera la besogne de ses amis et de ses admirateurs qui devront, et c'est là un devoir impérieux, faire connaitre et répandre autour d'eux d'abord et par le monde ensuite, toutes les vues personnelles du grand artiste. Emile Gallé fut un précurseur, il a créé des œuvres dont la compréhension ne sera complète à la masse que lorsqu'elle sera définitivement débarrassée de ses vieilles erreurs, qu'elle aura une idée parfaite de la vie. De là tant de critiques injustes. Comme tout esprit scientifique, il fut un consciencieux. Il poussait même ses scrupules d'exactitude au-delà des besoins de son art, car bien des détails d'une importance secondaire lui infligèrent de longues veilles ou des recommencements pénibles. Un jour qu'il eut à composer la coupe offerte à Pasteur à l'occasion du 70e anniversaire de sa naissance, il lut en entier les travaux du grand savant, dans la crainte de commettre une inexactitude en recherchant le décor qu'il avait projeté. Toutes ses œuvres un peu importantes nécessitèrent le même effort, donnèrent naissance aux mêmes scrupules.

Il était arrivé, dans les dernières années de sa vie, à une connaissance étonnante de toutes les choses. Rien de la science ne lui échappait, la plus petite découverte l'intéressait il suivait attentivement les résultats des explorateurs avec lesquels il entretenait volontiers des relations, et il mit en pratique tout récemment les pêches opérées dans les grandes profondeurs de la mer, si riches en êtres curieux.

 

 

Notre concitoyen fut en outre un admirateur passionné des grands penseurs, des philosophes illustres et des nobles écrivains. Il communia largement avec toutes les pensées écloses dans les cerveaux les plus puissants des hommes de tous les temps et de tous les peuples. Il sut mêler avec un rare bonheur la beauté des formes plastiques et l'émotion des couleurs au clair langage de l'esprit, pour faire de chacun des objets sortis de sa conception une œuvre émouvante de symbolisme. En cela il diffère encore de la majorité de ses contemporains. A l'émotion de la vérité, il joignit l'émotion de la poésie à la beauté des choses, il solidarisa le divin sourire de la pensée.

Lui-même fut un écrivain délicat et précis. Grâce à cette faculté précieuse, il a posé en certaines pages les principaux jalons de son art. Il a écrit aussi de nombreuses lettres dont quelques-unes contiennent des conseils ou des opinions d'une grande importance. Alors qu'il était dans le plein épanouissement de son talent, il communiquait ainsi ses pensées à un critique renommé, M. Louis Lumet, qui lui avait demandé ses opinions sur l'ornementation moderne «  Elle sera volontiers joyeuse, écrit-il, parce que ce sera un art populaire, c'est-à-dire un art dans lequel l'ouvrier, l'exécutant, au lieu d'être réduit à l'état de machine et de ne connaitre que ce hard labour de réaliser à la sueur de son front des parties de l'œuvre d'autrui, sans en pouvoir embrasser l'ensemble, sera élevé à la dignité d'être conscient. Il sera appelé à prendre aussi sa part de l'honneur et ces joies libres de l'esprit la connaissance, la conception, l'interprétation d'un plan, d'une œuvre et l'adaptation des modèles vivants au métier de mes mains. » Cette dernière phrase contient à elle seule toute la pensée du maitre sur l'art. Il dit aussi « Cet art pourra donc être joyeux, parce qu’il sera conçu avec plaisir et traduit sans souffrance il sera traité avec conscience par l'ouvrier, et l'exécuteur ornemaniste sera enfin délivré de l'insipide et servile copie d'après des choses dépourvues de sens, de réalité et de charme.

Enfin pour terminer, citons encore ce passage qui, s'appliquant au meuble, renferme néanmoins tout le programme esthétique d'Emile Gallé. « Le décor du meuble moderne aura l'expression parce que l’artiste, en contact avec la nature, ne peut rester insensible à la noblesse des formes virales. Il n'est pas de sentiments sincères qui ne se communiquent à personne. » Nous pourrions citer en entier le superbe discours que le Maitre prononça, lors de sa réception à l'Académie de Stanislas, le 17 mai 1900 et intitulé Le décor symbolique, lequel contient des vues dignes d'être longuement commentées. Il semble qu'arrivé à l'apogée de sa gloire, il ait voulu redire au monde tout ce qu'il avait appris, tout ce qu'il avait senti. C'est en effet encore en cette année de 1900 qu'il publia, dans la Revue des Arts décoratifs, une étude intitulée Le mobilier contemporain orné par la nature et qu'il communiqua au « Congrès international de Botanique » ses recherches sur les formes nouvelles et le polymorphisme de l'Acéras bircina, orchidée de nos coteaux lorrains. L'année suivante, il fonda enfin à Nancy une société artistique désignée sous le vocable de l'Ecole de Nancy dont il fut élu président.

Après quelques considérations préliminaires, nous pouvons aborder l'examen des principales œuvres écloses sous le souffle puissant du génial créateur que fut Emile Gallé. La première partie de sa carrière a été presque entièrement à la céramique, apportant à l'acquis de son père les fruits de ses recherches personnelles Il créa non seulement en ce genre des formes et des décors originaux, mais il appliqua aussi le résultat de ses études sur la chimie des émaux. C'est ainsi que toute une gamme nouvelle entra en jeu pour le plus grand plaisir des amateurs. On se souvient à Nancy de toutes les œuvres de ce genre qui eurent un succès mérité, tant par le charme exquis des objets, épousant les silhouettes de certaines fleurs populaires ou rappelant les bibelots qui furent tant prisés par nos aïeux, que par leurs nuances affinées et les naïves devises qui leur donnaient un peu de vie spirituelle. Ajoutons que les poteries émaillées furent soumises à l'application de certains procédés, tels que l'inclusion sous les couches colorées de feuilles métalliques, de paillons, de poudres ou encore à la ciselure au touret, en intaille ou en camée.

Ce fut à la huitième exposition de l'Union des Arts décoratifs, en 1884, qu’Emile Gallé se manifesta le plus brillamment dans ses produits de céramique. Mais il avait déjà projeté de transformer la verrerie, après avoir fait des essais couronnés d'un plein succès.

 

 

Le verre est en effet un produit magique qui se prête aux techniques les plus diverses. Sa matière peut être modifiée de mille manières, elle peut recevoir des coloris multiples, elle peut épouser les marbrures du jaspe ou les chatoiements de l’Agathe, elle peut imiter la pureté du cristal de roche, la douce clarté des gemmes, les jeux de lumière des coquillages nacrés elle peut devenir opalescente comme un ciel lunaire chargé de nuages neigeux elle peut simuler l'azur du ciel ou les lueurs mourantes des soirs, elle peut devenir glauque comme l'eau de l'océan ou sombre comme les nuits sinistres; elle peut enfin devenir aussi tendre que les tissus vivants des corolles ou des chairs humaines. D'autre part, l'émailleur peut y adjoindre ses couleurs opaques, le graveur y tailler en creux ou en relief des décors divers, sans compter les morsures de l'acide.

Dès 1878, Emile Gallé met à la disposition des amateurs un service teinté d'un bleu à l'oxyde de cobalt et qui reçut le titre de verre clair-de-lune. A ce moment déjà le verrier décorait d'une façon très personnelle la gobeleterie, qui jusqu'alors n'avait reçu pour toute parure que des gravures en creux bien naïves ou quelques filets à l'émail sans grande valeur. C'est de cette époque que date une coupe célèbre, la coupe des quatre saisons. En 1884, il montre des services exquis, des pièces charmantes, telles que Le hanap des pairs de France, par exemple et beaucoup d'autres œuvres qu'il nous est impossible de décrire.

A l'occasion de l'Exposition universelle de 1889, Emile Gallé se révéla en pleine possession de ses moyens, comme céramiste d'abord, comme verrier ensuite et enfin comme ébéniste. Il apporta toute une collection de vases à doubles et à triples couches de pâtes vitreuses colorées, appliquées sur cristal, mordues à l'acide) ciselées en relief à la roue, avec des décors floraux et des insectes. Ce fut une révélation et un étonnement. En 1891, au Salon du Champ de-Mars, il présente une nouvelle collection de pièces parmi lesquelles l'Urne d'Ariel et un vase, les Eaux dormantes. En 1892, voici ses « vases de tristesse » au galbe très pur, avec des décors émouvants. C'est un long cornet décoré des fleurs de l'Ancolie, c'est une urne aux flancs de laquelle s'inscrit l'épi fleuri d'un orchis de nos bois, c'est un vase dont les parois sont traversées des formes disparues d'une plante des forêts houillères, puis c'est un flacon richement orné. Le secret de la mer, sur lequel on retrouve les algues désarticulées avec des coquillages, toute la flore et toute la faune troublante de l'océan. En 1893, le Maître compose la coupe offerte à Pasteur dans laquelle il place le puissant instrument de recherches qu'est le microscope, vers lequel converge un double rayon de lumière traversant l'essaim des infiniment petits qui pullulent dans la masse vitreuse. En 1894, lors de l'Exposition d'art décoratif organisée à Nancy, l'artiste montre à ses concitoyens tous les trésors de son imagination. Cette même année, au Champ-de-Mars, il expose un vase de cristal ciselé, Les orchidées bleues, une buire au col svelte, intitulé Nectaire, une urne couverte, Les ombelles roses. En 1895, voici des vases opalisés sur lesquels fleurissent, noyées dans la pâte et ciselées en relief, des fleurs somptueuses de Magnolia. Non encore satisfait de ses moyens d'expression, il recherche une technique inédite et bientôt il découvre la marqueterie de verre, le cristal intarsié. Dès lors il fait jaillir de ses fours des vases ravissants, dont plusieurs sont inspirés de la forme même des boutons de crocus et des colchiques. Ils ont toute la grâce vivante de ces fleurs que nous ne contemplerons jamais trop, tant elles sont pures dans leur éclosion vers la clarté, quand elles surgissent du sol sombre. On dirait que la nature fait en sorte qu'elles jaillissent de la terre même comme une offrande à la lumière. Sur l'un de ces vases, l'artiste a inscrit cette interrogation d'Emile Hinzelin « Veuilleuses !… que veuillez-vous ? Puis ce sont des groupes de gargoulettes sur le col desquelles tombent des grappes de glycine bleue, ou bien encore des cornets où des bouleaux sèment leurs ramilles aux feuilles d'or. Voici aussi un autre vase avec la fleur enchanteresse du cypripedium apparaissant comme un rêve dans la matière opalisée et troublante de mystère.

Enfin voici 1900 avec son Exposition. L'artiste s'est surpassé. Il a voulu montrer l'éclat de son talent aux populations venues des quatre coins de l'horizon. Il a tout mis à contribution, la flore, la faune, la forêt, la prairie, les champs, la montagne, la mer, le ciel, les étoiles, pour créer des formes neuves, des décors inconnus. C'est d’abord les moissons, verreries d'art mosaïquées et ciselées sur des textes sacrés ou poétiques. Les formes, les nuances ont été empruntées aux fleurs et aux graines de nos céréales puis ce sont Les sept cruches de Marjolaine, présentées sous le manteau d'un four de verrier un groupe de vases à végétations forestières, intitulé Repos dans la solitude des vases vitraux en pâtes de verre à inclusions diaphanes: les solitaires, les farouches, Les ombres pensives, les lumineuses, l’âme de l’eau ; des ouvrages de cristal, les étoiles et les dentelles de neige, Le livre, etc. Citons encore le jardin de la lampe, les graal, les veilleuses, Le diélytra, Le passiflore, L'astrance, L'insecte et l'orchidée, La douce-amère, etc. A cette Exposition figuraient ainsi des lampes magiques tirées des fleurs de la courge, des solanées, des colchiques, etc. Il nous est impossible de décrire ici chacune de ces pièces où la beauté la plus intense se joint aux pensées les plus sublimes.

Il nous reste maintenant à examiner l'œuvre d'Emile Gallé dans l'ébénisterie, la marqueterie et la sculpture. L'idée de travailler cette matière si souple qu'est le bois lui vint au spectacle d'un arrivage de bois des iles aux multiples couleurs. Il eut soudain la vision de tout le parti que le décorateur pourrait tirer de cette diversité de tonalités en utilisant les accidents naturels, veines, marbrures, mouchetures, qui caractérisent certaines essences. Pour supporter les panneaux ou les tablettes ornées de marqueterie moderne, la structure générale du meuble devait répondre aux données décoratives mises en valeur. C'est alors que des piétements, des membrures nouvelles furent créés. Déjà avant 1889, nous devons citer le chêne, l'orchidée et l'insecte, ainsi qu'un échiquier de toute beauté, appartenant à la famille Balaschoff. Tout d'abord ces premiers meubles se rattachaient à la Renaissance, mais peu à peu les formes se firent personnelles, l'ornementation plus naturaliste.

 

 

En 1889, le Maitre exposa plusieurs pièces d'une grande richesse. Il avait exécuté, pour loger sa verrerie et sa céramique, un kiosque très original en hêtre sculpté, inspiré de la flore paléontologique. Les profils des colonnes et les sculptures rappelaient les végétaux fossiles qui ont laissé leur empreinte dans les houilles, c'est-à-dire les fougères, les prêles gigantesques, les calamites, les sigillaires, etc. Puis c'était un cabinet à deux volets supporté par quatre colonnes, orné de bas-reliefs dont Victor Prouvé modela les maquettes, et intitulé De chêne lorrain, œuvre française, toute sculptée des feuillages et du fruit du roi de nos forêts. Il y avait aussi une table incomparable Histoire ancienne, reposant sur des alérions reliés par une armature composée de chardons fleuris avec cette devise « Je tiens au cœur de la France ». La marqueterie qui coure le long de la tablette fut inspirée par le texte de Tacite : « le Rhin sépare des Gaules toute la Germanie ». En 1892 et en 1893 l'artiste exposait au Salon du Champ-de-Mars deux consoles d'appui marquetées, l'une ayant pour titre Les herbes potagères, l'autre Le soir au vignoble. Dans la première, les humbles plantes de nos jardins maraîchers ont servi de modèles, ce sont les fleurs de la pomme de terre, les aigrettes de l'ail, les choux frisés aux feuilles tourmentées; dans l'autre c'est la flore agreste des vignes avec les herbes sauvages les tulipes sylvestres, les lamiers aux corolles casquées, les thlaspis, etc. Puis pour compléter ces deux meubles et parachever la salle à manger d'un riche vigneron champenois, c'est la somptueuse crédence : Les chemins d'automne, dont les membrures ont emprunté les caractères de l'orme champêtre. Dans la partie supérieure, les ramures se rejoignent pour constituer un dais. Dans les parties libres, soit sur les volets, soit sur les panneaux du fond, des paysages en marqueterie rappellent L'Eté de la Saint-Martin, Les terres mortes et Le souci des champs. En 1893, c'est encore cette page sublime illustrant la table devant supporter le livre d'or offert, par souscription lorraine, au czar. On sera peut être heureux de relire la description faite par l'artiste lui-même, lequel a tenu à commenter les symboles multiples de ce chef-d'œuvre. La tablette est supportée sur des colonnes légères incrustées de fleurs de myosotis Cette « tablette, dit Emile Gallé, est sertie d'une ceinture en cuivre jaune et rosette, découpée à jours et martelée, figurant des flots marins semés de souvenirs et l'entrelacement de chênes gaulois et du pin de Riga, noués de liens de pervenche, avec pour devise, l'étymologie du nom français de la fleur « pervincio », qui signifie (j'unis et j'attache). Le dessus de la table est une mosaïque de deux mètres de long sur un mètre de large, représentant, à l'aide «de bois multicolores incrustés, les herbes du pays lorrain, avec leurs noms populaires, et ceux des localités où elles se rencontrent, le sapin des Vosges, la parnasie de Remiremont, le genêt de Raon, la fougère aquiline de Cirey. Ainsi la grande gentiane symbolise le Donon antique et Dabo, la mérise le Val-D’ajol, l'osmonde royale Saint-Dié, le lys des bois Domrery, la Jeannette et l'herbe à la Vierge Vaucouleurs, la gueule du lion Belfort.

Ce buisson de blanche épine qui file en bordure perlée, c'est Epinal. La saponaire c'est Dombasle aux soudières géantes, la lunaire Lunéville, et le charme Charmes-la-Côte.

Avec leurs pompons et leurs fusées de fleurs. l'orchis militaire, l'orchis suave, le sabot de la Vierge, rappellent les villes et les bourgs sur la Moselle, Toul, Dieulouard, Frouard, Pompey, Liverdun. Et tous ces noms s'entortillent aux rameaux comme des lianes.

Nancy se signe d'un chardon nerveux et coquet, Bruyères-le-Châtel se marque par un rameau de sa bruyère et le Valtin par un brin de myrtille. Trois « pensées disent Bar-le-Duc, le châtaignier Chatenois, la fléchière Pont-à-Mousson, le nénuphar nain et l'isoëte Gérardmer et les lacs de la montagne. Enfin cette touffe de violettes des champs apporte l'offrande du plus humble village, Réchicourt-la-Petite.

Cependant le Livre d'or recouvre et cache comme un asile de mystère une croix lorraine fleuronnée en floraisons de dielytra, symbole d'union cordiale. Aux branches de la croix s'enlacent des végétations de deuil, c'est Le langage des fleurs et des choses muettes.

Mais tout au fond du tableau ligueux, un horizon plus clair se déroule au souffle matinal qui met en déroute les oiseaux nocturnes. Une légende s'inscrit sous les palmes et les corolles : elle nous dit à nous-mêmes, comme elle redira « longtemps à nos amis russes : Gardez les cœurs qu'avez gagnés.

En 1894, voici un cabinet destiné à un pasteur alsacien, intitulé La forêt de l'Esprit, avec cette devise Heureux les pacifiques dans lequel toute la végétation mystique a été réunie : le cèdre, le palmier, le cyprès, l'hysope, le froment, la vigne, etc. En même temps l'artiste offrait à l'admiration son célèbre Tabernacle du Graal, supportant le prestigieux calice, auréolé d'un réseau d'étoiles épineuses en bronze, avec les épis de blé, et les orchidées symbolisant le péché. Eu 1895, c'est une console de salon, Les parfums d’autrefois, dont la glace est entourée d'une branche fleurie d'églantine et les parois du meuble marquetées d'un paysage vaporeux avec les épis des résédas, les verveines, les muguets, les mélisses, les iris florentins, etc.

Puis 1900 arrive. Comme pour la verrerie le meuble a été l'objet de toutes les recherches. C'est d'abord un petit salon à déjeuner, ensuite c'est la Sève, table de salle à manger, dont les piétements sont tirés du bourgeon de l'arbre. Voici un buffet somptueusement orné de tiges grimpantes de la clématite des bois, avec des vues forestières les Champs, banquette et chaises de salon, d'après l'orge et le froment ; Flèche d'eau, petite table en bois des iles, inspirée de la sagittaire ; Primula veris, petite commode marquetée des fleurs de primevère ; les Iridées, bibliothèque en bois de fer ; la Forêt lorraine, bureau à intarsia polychrome ; les Ombellifères, jolie étagère d'après la berce ; une commode d'après le volubilis la Montagne, cabinet inspiré des paysages alpins, etc. Citons aussi des rideaux, des nappes, des passementeries, dans lesquels la nouveauté la plus imprévue préside.

En 1902; voici au Salon du Champ-de-Mars un chiffonnier, Corbeille de noce, décoré de la vigne vierge. Puis en 1903 c'est un meuble en bois des îles, Africa, une chambre à coucher inspirée des ombellifères, une salle à manger décorée des épis de l'orge, une petite vitrine, Vilis vinifera, ornée des pampres de la vigne ; enfin, en 1904, c'est son lit somptueux, Aube et Crépuscule, la vitrine aux libellules, l'armoire aux cycadées, etc.

Nous terminerons ici cette longue énumération très incomplète d'ailleurs, mais qui démontre l'effet considérable du Maître de l'Ecole de Nancy. Toutes ces œuvres, si elles ne réalisent pas l’idéal de tous, contiennent un enseignement qui ne sera pas perdu pour l'avenir.

L'exemple d'Emile Gallé est un puissant réconfort pour ceux qui estiment que la province peut produire des génies créateurs d'une haute envolée. Il démontre que loin du gouffre parisien, des énergies peuvent se développer en s'appuyant uniquement sur les suggestions de la terre natale. C'est parce que l'artiste regretté a aimé la nature au milieu de laquelle il s'est développé, qu'il a été vraiment original dans son œuvre. C'est à nous tous à suivre la voie qu'il a magistralement tracée, déjà des symptômes encourageants se manifestent avec éloquence et nous donnent l'espoir que la Lorraine tiendra encore longtemps la tête du mouvement de rénovation des arts du décor, qui sera une des plus grandes gloires de notre province à la fin du XIXe siècle. Il a suffi, pour faire germer de toute part une superbe moisson, qu'un homme courageux commence, qu'un grand esprit, amoureux de la beauté des choses et des êtres, dévoile à nouveau l'initiation à la vérité et à la suprême beauté contenues dans tout ce qui vibre, dans tout ce qui vit, depuis le subtil sourire des fleurs écloses jusqu'au mouvement impétueux de la tempête qui passe.

 

Emile NICOLAS.

Le Pays lorrain (Nancy) 1904

 

 

 

 



17/03/2018
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