La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Enterrement d'un duc de Lorraine

 

C’était un proverbe lorrain que les plus magnifiques céré­monies qui se pouvaient voir en Europe étaient le couron­nement d’un empereur à Francfort, le sacre d’un roi de France à Reims, et l’enterrement d’un duc de Lorraine à Nancy. Les cérémonies de l’enterrement de Charles III durèrent deux mois et quatre jours. Feuilletons les gravures et le récit de Claude de la Ruelle.

Le duc meurt le 14 mai 1608 ; on l’embaume et son corps est porté le surlendemain dans la Chambre des Trespas où il reste, recouvert de velours et de draps d’or, sous un grand dais, parmi les cierges, gardé par des valets de chambre en deuil et des gens d’église qui psalmodient. On l’y laisse jusqu’au 8 juin pour permettre aux marchands de Nancy de réunir tous les velours, serges et draps qu’il faudra pour le deuil de la cour.

Le 8 juin, la salle d’honneur (cette partie du palais a été détruite) est tendue de tapisseries. Au haut de la salle, sur une large estrade entourée de balustres, on dresse un lit d’honneur au-dessus duquel est élevé un grand dais que décorent des alérions et des cornes d’abondance. Autour du lit, on dispose des chandeliers et une croix d’argent surchar­gés de pierreries, puis la chapelle et le prie-Dieu du duc, et enfin sa table et son fauteuil pour le couvert. Une effigie du défunt est couchée sur le lit d’honneur, vêtue d’un pour­point de soie cramoisie, d’une tunique d’or et d’un manteau à la royale, fourré d’hermine mouchetée, dont les plis re­tombent jusque sur les pieds du lit. Elle est coiffée d’un petit bonnet rond constellé de diamants et de perles. Sa tête repose sur des oreillers de drap d’or frisé d’or. Sur d’autres oreillers, on a mis le sceptre et la main de justice.

 

 

Dès que la salle est ouverte, on y introduit les gentils­hommes et les officiers de la cour, les hauts fonctionnaires du duché, les prélats et les chanoines. Après le chant des Vigiles et des thurilications (1), commence l’extraordinaire simulacre du souper de l’effigie.

« Au couvert pour feue Son Altesse ! » crie un huissier de la salle, et les fourriers dressent la table. « A la viande pour feue Son Altesse ! » crie le même huissier, et les pages vont à la cuisine chercher les mets. Us en font l’essai, puis les portent dans la salle avec les révérences accoutumées. L’échanson présente les boissons devant le fauteuil vide. L’aumônier dit le Bénédicité. Le pannetier découvre les plats, et les ser­vices se succèdent ainsi jusqu’au dessert. L’aumônier dit les grâces.

Les mets sont distribués aux pauvres.

Du 9 juin au 13 juillet, chaque jour les dîners et les sou­pers alternent avec les offices et les psalmodies des prêtres. Le 14 juillet on offre à feue Son Altesse un dernier souper, celui-là servi « à la Royale », c’est-à-dire que les mets vien­nent sur la table, précédés de hérauts et de trompettes.

On passe alors de la Salle d’honneur dans la Salle funèbre, la galerie des Cerfs, qui a reçu un décor approprié. Les tro­phées de chasse ont disparu, tous les murs sont tendus de noir. Le cercueil du duc est posé sur des tréteaux recouverts de tentures de deuil et on y place la couronne, le sceptre et la main de justice. Au milieu de la salle une balustrade con­tient la multitude.

Comme les draperies interceptent la lumière du jour, la galerie est éclairée par les chandeliers de l’autel, les vingt-quatre cierges brûlant autour du cercueil et quatre lustres garnis de serge noire. Dix fauteuils sont réservés au premier rang pour le nouveau duc et les princes du sang. Il y a des sièges pour la noblesse, les ambassadeurs, les prêtres et les religieux. Des valets gardent le cercueil.

Deux jours durant on célèbre des offices funèbres.

Enfin, le 16, Messieurs du clergé et de la noblesse ainsi que les officiers de la couronne se réunissent dans la cour du palais, où les hérauts d’armes, suivis de vingt crieurs et son­neurs de clochettes, crient 1’ « édit funèbre », qu’ils vont répéter devant Saint-Èvre et dans la Ville-Neuve.

 

 

Le lendemain, trois cents pauvres portant des torches, trois cents bourgeois portant des cierges, la pompe funèbre se déroule par les rues de la Ville-Vieille. Nobles et prêtres for­ment le cortège. Quatre chevaux, caparaçonnés et empa­nachés, sont menés au convoi : le cheval d’honneur, le che­val bardé pour la bataille, le cheval de secours et le cheval de service.

Le cercueil est ainsi porté dans la collégiale Saint-Georges, où l’on a échafaudé un étrange décor composé d’obélisques et dont l’ordonnance paraît magnifique et singulière. L’en­terrement définitif n’a lieu que le lendemain. Nouveau cor­tège. Cette fois on se rend aux Cordeliers. Là aussi on a composé une extraordinaire machine funèbre qui semble, lorsque les cierges sont allumés, une véritable pyramide de feu. Et le cercueil est enfin descendu dans les caveaux de l’église...

 

André Hallays,

Lectures lorraines – 1931

 

(1) Encensements.

 

 



10/12/2018
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