La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Françoise de GRAFFIGNY (1695 – 1758)

 

Graffigny (Françoise d’Issembourg-d’Apponcourt, dame de), naquit à Nancy le 11 février 1695. Son père était de l’ancienne et illustre maison d’Issembourg et sa mère était petite-nièce du fameux graveur Callot (1). Elle épousa Hugues de Graffigny, chambellan du duc de Lorraine, homme violent et emporté.

 

 

Après plusieurs années d’une union malheureuse, où elle courut plus d’une fois des dangers pour sa vie, on la sépara juridiquement de cet homme si peu fait pour elle. Les enfants qu’elle avait eus de lui moururent en bas âge, et leur père finit ses jours dans une prison, où sa mauvaise conduite l’avait fait renfermer. Madame de Graffigny suivit à Paris Mademoiselle de Guise, qui allait épouser le duc de Richelieu. Ce fut alors seulement que se développa en elle le goût des lettres. Elle débuta dans la carrière par une Nouvelle imprimée dans le Recueil de ces Messieurs, en 1745. Ce morceau, intitulé Nouvelle espagnole : Le mauvais exemple produit au tant de vertus que de vices, avait, comme on le voit, une fausse maxime pour titre, et un abus de maximes gâtait le cours du récit; quoique mêlée de morceaux où l'on trouvait du sentiment, elle fut critiquée. Madame de Graffigny répondit aux critiques par les Lettres péruviennes, qui ont fait sa réputation. L’idée et le cadre de cet ouvrage sont également ingénieux : des sentiments vrais, naïfs, autant que passionnés, des descriptions charmantes, une adresse peu commune à embellir les moindres objets et à tirer parti de la situation bizarre de la jeune Péruvienne Zilia, transportée tout à coup au milieu d’un monde dont les mœurs et les usages lui sont totalement étrangers (adresse qui rajeunit aux yeux du lecteur les objets les plus familiers, par la peinture qu’en fait Zilia et les impressions qu’elle en reçoit) : voilà les avantages qui firent le succès des Lettres péruviennes dans le temps, et le leur ont assuré pour toujours. Voici également les critiques qu’essuya Madame de Graffigny : le dénouement ne satisfait pas ; l’illusion est parfois détruite par les anachronismes de l’auteur sur des usages qui appartiennent à son temps et qui étaient ignorés dans celui où elle place la Péruvienne en France.

 

Son style élégant et naturel est trop souvent déparé par les traits métaphysiques qu’elle y prodigue ; et ce défaut, déjà assez considérable dans un ouvrage tout de sentiment, n’est ni pardonnable à Zilia, que l’auteur fait parler, ni concevable chez un auteur de cinquante- cinq ans : c’est proprement celui du jeune âge. L’expérience et un goût épuré ramènent à la nature. La jeunesse, pleine d’exaltation, a dû chercher au-delà de l’expression du vrai un langage qui puisse satisfaire cette exaltation : l’âge mûr ne connaît de beau que le vrai, et le style comme l’esprit y sentent l’homme désabusé. Les taches dont nous venons de parler et quelques méprises de noms et de termes péruviens, pardonnables à une femme, n’empêchèrent pas le public de rendre justice à l’auteur des Lettres péruviennes. Fréron, lui-même, fut le premier à rendre cette justice dans l’Année littéraire, tome 1er. Madame de Graffigny publia ensuite Cénie, comédie en cinq actes et en prose, qui est, ainsi que le dit alors le même Fréron, un modèle dans le genre aimable et pathétique. Cette pièce, qu'on a placée comme drame après Mélanide et avec les meilleures de la Chaussée, eut un succès complet : on fit quelques reproches à la fable, sous le rapport de la vraisemblance ; la pureté, la grâce du style, la délicatesse de sentiment, qualités soutenues dans les cinq actes de cette jolie pièce, firent oublier ces reproches et celui d’un trop grand rapprochement avec la Gouvernante de la Chaussée. Madame de Graffigny donna encore au théâtre la Fille d'Aristide, drame en cinq actes et en prose, qui ne réussit nullement. Elle fit jouer chez elle un petit acte de féerie intitulé Azor, et composa pour les enfants de l’empereur d’Autriche trois ou quatre pièces en un acte.

 

Elle mourut à Paris le 12 décembre 1758, âgée de près de 64 ans. Née sérieuse, elle montrait peu son esprit dans la conversation : un commerce doux, égal, un jugement solide, un cœur sensible, lui avaient acquis des amis dès sa jeunesse, et souvent sa modestie leur donnait le droit de corriger et de gâter ce qu’elle avait écrit. Elle éprouva aussi, comme toute femme auteur, le désagrément de voir attribuer à d’autres ce qu’elle avait fait de mieux ; mais cette opinion ne fut répandue que par quelques critiques obscurs autant qu’injustes.

L’Académie de Florence la comptait parmi ses membres. La famille impériale l’honorait d’une protection particulière, et plusieurs princes de l’auguste maison de Lorraine étaient en correspondance de lettres avec elle. Cependant Madame de Graffigny, entourée d’appuis au milieu des succès littéraires, éprouva des peines vives et ne fut point heureuse dans la plus grande partie de sa vie. On attribua sa dernière maladie au chagrin que lui causa la chute de la Fille d'Aristide. Souvent une chute, un revers, même momentané, blessent le cœur d’une femme (trop sensible pour se livrer aux chances orageuses de la vie littéraire), et lui ôtent plus de bonheur qu’un grand succès ne peut lui en donner. Les ouvrages de madame de Graffigny ont eu de nombreuses éditions ; la plus complète est celle de 1788, 4 vol. in-12. Cénie fut mise en vers par de Longchamps et traduite en italien par Deodati. Les Lettres péruviennes furent traduites en anglais par Robert et imprimées à Londres, Cadell, 1775 ; mais cette traduction était très médiocre. W. Mudford en a donné une nouvelle en 1809, Londres, in-12, où se trouvent aussi la traduction de la suite des Lettres d’Axa et des notices biographiques sur l’auteur et sur le continuateur. Ces lettres ont été traduites aussi en italien par Deodati, en 2 volumes in-12; cette traduction a été plusieurs fois réimprimée. Elle est élégante, et surtout elle a le mérite d’être un livre classique par suite du soin que l’auteur a pris d’y indiquer toutes les nuances de la prosodie italienne.

 

(1) Madame de Graffigny racontait elle-même un trait curieux de l’ignorance de sa mère. Ennuyée d'avoir chez elle une quantité de planches de cuivre gravées par Callot, elle fit un jour venir un chaudronnier pour les convertir en une batterie de cuisine. On peut en conclure qu'elle contribua peu à donner à sa fille le goût de l’instruction.

 

 

Biographie universelle Michaud – 1854 – Bibliothèques de Nancy

 



01/01/2018
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