La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Guerre entre la Lorraine et la Bourgogne (1475-1477)

L’un des plus grands événements de l’histoire de Lorraine est la guerre qui dura de 1475 à 1477, entre le duc de Lorraine René II et Charles le Téméraire. Cette guerre nous est contée par la Chronique de Lorraine, récit très vivant et en général exact parce qu’il est l’œuvre d’un témoin oculaire, resté anonyme du reste, et qui a été écrite peu d’années après les événements, sans doute vers 1485. Nous lui empruntons divers passages. (Cf. Emile Duvernoy, Etude sur la chronique de Lorraine Nancy, 1927.).

 

En novembre 1475, Charles le Téméraire s’est emparé de Nancy après un siège de plus d’un mois. Il a conquis auparavant la plus grande partie du duché. Comme il entend bien le garder, il réunit à Nancy au milieu de décembre, les Etats généraux de Lorraine pour se faire reconnaître par eux. (Cf. Chr. Pfister, Histoire de Nancy, t. I, p. 388).

 

Charles le Téméraire

 

 

« Le duc monta sur l’estrade, mit la main à sa barrette et salua tout le peuple. Il commença à remontrer comment Dieu lui avait fait la grâce de conquérir le duché : à l’avenir je vous serai bon prince, je vous entretiendrai tous noblement. J’ai l’intention de bien entretenir l’état de l’Eglise et toute la noblesse. J’enrichirai les bourgeois et je préserverai les laboureurs de toute violence. Je ferai construire ici un palais et je ferai agrandir Nancy jusqu’au gué de Tomblaine. J’ai la volonté de venir résider ici et d’y finir mes jours ; c’est le pays que je désirais le plus avoir parce que je suis ici au milieu de mes possessions pour les parcourir. J’y tiendrai ma cour et je ferai venir ici les officiers de toutes mes provinces, Bourgogne et Franche-Comté, Flandre et Brabant, Hollande et Zélande, Artois et Hainaut, Limbourg et Luxembourg, pour me rendre leurs comptes et m’exposer les affaires. Je vous admoneste que vous me soyez bons sujets et que vous repreniez de moi vos fiefs. Vous trouverez en moi un bon prince. Vous savez que je suis redouté et que j’ai puissance de vous bien garder, car maintenant je suis entre Allemagne et France, plus fort qu’auparavant. Tous me craignent, ils savent que je la veux maintenir, excepté avec les Suisses qui ont fort persécuté mon cousin, le comte de Romont, et que je compte punir vers le mois de février ; pour vous gouverner jusqu’à mon retour, je vous laisse mon cousin, M. de Bièvre, qui est homme de bien. Je vous prie tous en général de lui obéir ».

 

En 1476, à la suite des défaites retentissantes infligées par les Suisses aux Bourguignons à Grandson et à Morat, René II réussit à reconquérir toute la Lorraine et même Nancy, défendu par le sire de Bièvre et par une nombreuse garnison. Aussitôt Charles le Téméraire arriva avec une armée et investit la capitale lorraine. Ce nouveau siège dura du 22 octobre 1476 au 5 janvier 1477, deux mois et demi. Les assiégés n’avaient pas eu le temps de faire des provisions bien abondantes, ils souffrirent bientôt de la famine.

 

« Or disons de ceux de Nancy : comme ils vivaient si pauvrement, deux mois étaient que les vivres leur manquaient, plus quasi n’avaient que manger ; chacune semaine tuaient deux ou trois chevaux, par faute de chair de bœuf et de mouton; ils mangeaient tous les chiens, chats, rats et souris en guise de venaison. »

Un peu plus loin, la Chronique nous montre René II et ses soldats faisant leur entrée à Nancy après la victoire et contemplant un curieux spectacle.

« Ceux de Nancy qui chiens et chats, chevaux et rats avaient mangé mirent en la place du Chastel, bien arrangées les unes après les autres maintes têtes de chevaux, de chiens, de chats, de rats. Tous ceux qui les voyaient étaient ébahis et disaient qu’ils étaient gens de grand courage et loyaux serviteurs d’avoir enduré la peine et d’avoir mangé telles viandes en servant 1e duc René. »

 

Bataille de Nancy (wikipedia)

 

 

 

 

On croira peut-être que l’auteur de la Chronique de Lorraine, qui est Lorrain et très attaché à son pays, exagère par orgueil patriotique les souffrances et le courage des Nancéiens. Il n’en est rien, car des étrangers faisant partie de l’armée de secours rapportent pareillement les faits. Hans Waldmann, qui était un des chefs du contingent de Zurich, nous apprend :

 

« Les Nancéiens dans leur ville ont souffert de la faim, Ils ont mangé des chats, des chiens, des ânes, des chevaux, et ils n’auraient pu, à cause de la disette, tenir quatre jours de plus. »

 

Et un Alsacien, Tusch, qui publia dès 1477 un récit de ces événements » en vers allemands, dit :

« Le peuple assiégé n’eût pu se sauver sans délivrance venue du dehors. Pourtant ils se défendirent avec vaillance; ils mangèrent chiens, chevaux, chats et rats, qui devinrent pour eux des mets succulents ».

 

Pendant que Nancy se défendait si bien, le duc René II était à Zurich et cherchait à décider les Suisses à le secourir contre leur ennemi commun Charles le Téméraire. Et nous lisons ceci dans la Chronique de Lorraine :

« Un jour le Conseil de Zurich se tenait. Un tanneur était cette année-là maître échevin. Celui qui est maître-échevin pour l’année, il est obéi comme si c’était un prince. Il commença à dire : Ce jeune prince, le duc René, nous a loyalement servi à Morat et a mis pour nous son corps à l’aventure. Nous lui avons de l’obligation. Je vous certifie que, si le duc de Bourgogne devient maître de la Lorraine, il fera alliance avec nos voisins les plus puissants et nous fera de nouveau la guerre. C’est pourquoi nous devons aider de toute notre puissance ce duc René, et si nous faisons ainsi que grâce à nous il recouvre son duché, lui et les siens seront à jamais nos amis et nous pourrons nous servir d’eux et de leur pays. Je dis que nous devons lui porter secours. Et vous tous, mes compagnons, qu’en dites-vous? » Tous d’un commun accord répondirent : « Nous le devons faire ». Là dessus, les conseillers firent appeler le duc ; celui-ci avait avec lui un ours qui toujours le suivait. Ledit ours, quand il vint à l’huis, commença à gratter, comme s’il eût voulu dire : laissez-nous entrer. Ceux du Conseil ouvrirent l’huis. Le duc les salua très courtoisement et ils lui firent une grande révérence. Le maître-échevin lui dit : « Monseigneur, ne vous inquiétez pas, nous voulons vous donner secours et le plus tôt qu’il sera possible ». Le duc fut tout réjoui et remercia très gracieusement. »

 

bataille de Nancy - enluminure tirée de la Chronique de Lucerne (1511 - 1513) écrite par le chroniqueur Diebold Schilling der Jüngere (1460-1515) (Bibliothèque Centrale de Lucerne)

 

 

 

 

Le résultat de cette entente entre les Suisses et René II fut la bataille de Nancy (5 janvier 1477), défaite écrasante pour les bourguignons, car non seulement Nancy qu’ils assiégeaient se trouva délivré, mais leur armée fut presque anéantie, leur camp, leur artillerie et leurs bagages tombèrent au pouvoir des vainqueurs et Charles le Téméraire fut tué. René II fit rédiger par un de ses secrétaires une relation courte, mais très nette, de cette bataille, qui est imprimés dans les preuves du tome III de l’Histoire, de Lorraine de dom Calmet. En voici les parties essentielles. C’est le duc de Lorraine lui-même qui parle.

« Toute mon armée était de 19 à 20.000 hommes, dont les 12.000 et plus étaient de mes soldats alliés9. Il n’y avait aucun chef ni lieutenant que moi et j’étais dans le corps de bataille habillé de gris, blanc et rouge, sur un cheval gris nommé la Dame, lequel m’avait servi à la journée de Morat, et j’avais sur mon harnois une robe de drap d’or avec une manche de drap desdites couleurs gris, blanc et rouge, et une barde aussi couverte de drap d’or, et sur lesdites robes et bardes, trois doubles croix blanches.

Touchant les enseignes, j’avais la mienne avec moi, qui était l’Annonciade, et les autres, comme celles du duc d’Autriche, de l’évêque de Strasbourg, de l’évêque de Bâle, puis celles de chaque canton des Suisses, à savoir Zurich, Berne, Lucerne, Fribourg et plusieurs autres bonnes villes de la ligue. Et afin d’obvier à toute querelle de préséance, il fut avisé que toutes les enseignes seraient ensemble au milieu du corps de bataille et marchant en cet état, bien accompagnées jusqu’à la victoire complète.

Pour ce qui est du cor que les Suisses ont accoutumé d’avoir en leurs batailles, ceux des premiers rangs le portent, quand ils approchent des ennemis, pour faire connaître qu’ils arrivent. Et, de fait, quand l’avant- garde où était ledit cor s’approcha des Bourguignons qui attendaient le combat, le cor fut corné trois fois et chaque fois autant que le souffle du souffleur pouvait durer, ce qui, dit-on, ébahit fort le duc de Bourgogne, car il avait déjà entendu sonner ce cor à la bataille de Morat.

Quoique j’eusse douze ou quinze fauconneaux, on ne s’en servit point. Pendant que les avant-coureurs d’un côté et d’autres escarmouchaient, voyant que le duc de Bourgogne avait mis son artillerie sur le chemin de Jarville, à un endroit resserré entre un bois et la rivière, j’envoyai l’avant-garde traverser ledit bois derrière cette artillerie par un vieux chemin, et je vins donner sur le flanc du corps de bataille des Bourguignons, lequel incontinent fut ébranlé. Et les Bourguignons abandonnèrent l’artillerie et, après quelque résistance, se mirent en déroute. Le duc de Bourgogne, qui montait un cheval noir, fut abattu et tomba dans un fossé près de la commanderie Saint-Jean. La poursuite par toute l’armée et en bon ordre se fit jusqu’au-delà de Bouxières-aux-Dames, et après cela les cavaliers pourchassèrent encore les fuyards jusqu’aux portes de Metz et prirent de grands et notables personnages.

 Charles le Téméraire chute de son cheval (enluminure des Mémoires de Commynes - XVme siècle)

 

 

 

 

Source : Chronique de Lorraine, éd. Marchal, Nancy, 1859 – textes d’histoire lorraine du VIème siècle à nos jours – 1933 – Bibliothèques de Nancy.

 

 



30/12/2017
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