La Lorraine dans le temps

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La gare de Nancy en août et septembre 1914 (3)

11 Novembre 2017, 11:15am

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Publié par Léopold BOUCHOT

 

Mardi 11 août. — Aujourd’hui, on entend le canon en direction de Moncel. Le mouvement des trains de troupes, qui s’était ralenti depuis trois jours, a repris hier soir avec beaucoup d’activité : c’est la 59e division, qui passe ; on nous annonce pour le lendemain le 18e corps venant de Bordeaux ; les débarquements ont lieu au quai de Mon-Désert, à Jarville, Ludres, Chaligny, Maron.

Les régiments débarqués traversent la ville par le cours Léopold et prennent la direction de Champigneulles.

Du train de Lunéville, ce soir, on a débarqué un pauvre dément qui a la camisole de force, puis, sur un brancard, un officier allemand blessé dont les deux jambes sont enveloppées dans une couverture ; il semble bien malade.

 

Mercredi 12 août. — Toute la nuit, les trains se sont succédé sans arrêt ; les régiments débarqués sont maintenant dirigés vers Laxou, Villers, Vandœuvre; on forme sans doute une réserve autour de Nancy.

Au quai de Mon-Désert, il y a, en plein air, un important dépôt de pain, d’avoine ; des chapardeurs ont fait des provisions cette nuit; dorénavant, les quais seront sévèrement gardés. À 15 h 14, on embarque, en direction de Neufchâteau, un détachement d’une vingtaine de soldats allemands.

Les bruits les plus invraisemblables, heureusement bientôt démentis, sont colportés par des agents de train, 1’ « adjudant Vincenot » aurait été détruit à Verdun par un obus français ; l’Italie se déciderait à marcher contre nous, l’Angleterre se retirerait de l’Alliance. Ces racontars stupides auraient bientôt fait de démoraliser la population, déjà si énervée.

Quel est l’employé facétieux qui a écrit à la craie sur la porte (près de la poste), qui fait communiquer avec les bureaux de l’inspection principale : « Défense d’entrer par cette sortie »? Il paraît que c’est le garçon de bureau, qui, sans intention de faire un jeu de mots, a voulu interdire le passage qui communique avec ses services.

 

Jeudi 13 août. — Plusieurs trains de ravitaillement sont arrivés cette nuit ; ils sont dirigés sur Varangéville pour le 20e corps et à Jarville, pour le 9e.

Il y aurait eu, ces jours derniers, à la régulatrice de Bricon, un grave accident dû à la malveillance. Un train d’artillerie aurait déraillé, avec 14 morts et de nombreux blessés; cela aurait causé un grave retard dans l’acheminement des trains. Le canon a tonné très fort ce matin ; les Allemands bombardent Pont-à-Mousson. Un obus non éclaté est exposé à l’Est Républicain.

 

Vendredi 14 août. — Des trains de matériel et de ravitaillement sont passés toute la nuit. Le canon tonne sur toute la ligne, c’est un roulement continu et assourdissant ; l’armée qui est en avant de Nancy doit être engagée tout entière ; des avions circulent en tous sens.

Il nous est arrivé cet après-midi par un train spécial, de Pont-à-Mousson, une centaine de Messins expulsés par les Allemands ; ils sont très fatigués et déprimés ; le Commissariat spécial les fait conduire aux Bureaux de la Place où ils sont interrogés séparément. Un éclopé du 79e, arrivant par le train de Lunéville, nous dit que son régiment n’a pas encore eu un blessé.

 

Samedi 15 août. — Toute la nuit, les salles d’attente ont été occupées par un autre convoi de Messins ; les Allemands les ont conduits comme un troupeau jusqu’à Novéant, puis ils les ont laissés sur la route ; leurs récits sont intéressants ; presque tous les civils ont dû évacuer Metz ; les vivres y sont hors de prix. Il n’y a pas que chez nous que les « canards » circulent ; ils croyaient Nancy occupée, Poincaré assassiné.

D’après les renseignements qui nous arrivent, Nancy serait défendue par le 20e, le 9e et le 15e corps, ce qui fait bien 120.000 hommes. Il est probable que la grande attaque viendra du Nord, par la Belgique. Il y a du flottement dans l’arrivée des trains de ravitaillement : 100.000 rations de pain qu’on attend à Pont-Saint-Vincent stationnent à la gare Saint-Georges. Il faut en toute hâte organiser un convoi spécial pour les envoyer à destination.

Beaucoup d’isolés, officiers et soldats arrivent et cherchent leur destination; tout ce que nous pouvons dire, c’est que l’état-major de l’armée est à Serres.

 

Dimanche 16 août. — Les trains de ravitaillement des 20e et 9e corps passent tous les matins ; conduits par des convoyeurs, ils sont formés de plusieurs rames qu’ils décrochent dans les gares de ravitaillement Nancy, Jarville, Laneuveville, Varangéville, etc. Chaque rame contient du pain, du sucre, du café, du sel, du riz, des légumes secs.

Le train comprend aussi 5 wagons vides pour ramener les blessés. Après être resté 12 heures à la gare terminus, le ravitaillement quotidien prend le chemin du retour, vers la régulatrice, même si les wagons ne sont pas vides et ramasse les blessés et éclopés.

À 13 h 40, nous arrive de Varangéville, par le ravitaillement, un dément et un grand blessé qui ne peut aller plus loin. Il a une balle dans la tête; il respire à peine; déposé dans les salles d’attente de secondes, il est bientôt entouré de gens qu’il faut écarter. J’ai réclamé deux fois la voiture d’ambulance, qui arrive enfin au bout de trois quarts d'heure. Il y a beaucoup de curieux aux grilles de la cour.

 

Lundi 17 août. — Journée sans soleil, le temps est rafraîchi, il tombe de bonnes averses. Les 70e, 59e et 68e divisions de réserve sont maintenant au complet ; il ne manque plus que six escadrons de dragons, qui, l’après-midi, débarquent au Montet.

Le ravitaillement se fait difficilement, ce qui provoque de nombreuses récla­mations dont nous ne sommes pas responsables. Nous apprenons qu’on a rétabli le télégraphe à la gare d’Avricourt ; le service technique du réseau est invité à mettre en état l’aiguillage à Dieuze. Le bruit court le soir que nous occupons Sarrebourg.

 

Mardi 18 août. — Le canon gronde très fort ce matin ; on entend distinctement les coups des grosses pièces.

Les transports de troupes sont maintenant terminés : les trains de ravitaillement continuent à nous causer des ennuis ; des officiers d’administration, au quai des messageries, ont débarqué des wagons qui n’étaient pas pour eux ; ce sont des discussions qui se règlent difficilement au bureau. L’après-midi, un avion allemand survole Nancy ; il évolue avec aisance entre les nuages et semble y jouer à cache-cache. Par sa forme et le bord des ailes arrondies, il ressemble à un pigeon ; on le désigne sous le nom de « taub ».

On tire dessus inutilement ; un soldat du poste court avec son fusil entre les voies, il tombe dans les rails; le coup de fusil part sans, heureusement, n’atteindre personne.

 

Mercredi 19 août. — Que se passe-t-il, nous n’en savons rien, mais le 9e et le 18e corps embarquent en hâte ; toutes leurs unités se rapprochent des gares de Nancy, Jarville, Ludres, Pont-Saint-Vincent, Chaligny, Maron, Chaudeney, Toul. On utilise tous les quais militaires ; où vont-ils ? Nancy est plein de troupes ; le cours Léopold est occupé par une division ; une musique militaire, place Thiers, joue une partie de l’après-midi.

La sous-commission de réseau d’Épinal : M. Nérot, inspecteur principal, le commandant Lefort, du 4e Bureau, le capitaine Marchand, du service des chemins de fer en campagne, est arrivée ce matin et s’est installée au bureau du chef de gare. Le télégraphe et le téléphone suffisent à peine à leurs communications.

Une section de télégraphistes du régiment des chemins de fer part ce soir en auto pour rétablir les communications à Avricourt, Dieuze, jusqu’à Rosselange. Le ravitaillement du 20e corps est porté à Moncel, celui du 15e corps à Bourdonnaye. Donc nous avançons.

 

Jeudi 20 août. — 9 heures. — L’embarquement du 9e corps continue sans arrêt. Nous savons seulement qu’il est dirigé sur Vitry-le-François. Une centaine d’employés de chemin de fer, habillés en artilleurs partent par le train de Moncel, sous la direction du commandant de Yillautroy, ils vont organiser le service des chemins de fer en Alsace-Lorraine.

15 heures. — Le bruit circule que les Allemands ont contre-attaqué et que nos soldats reculent. Ordre est donné de ne plus envoyer de ravitaillement et de suspendre les transports du 9e corps (16 h.). Le dernier train de troupes, qui est passé il y a 15 minutes, fait machine en arrière jusqu’au quai de Mon-Désert. Que signifie tout cela? Une activité fébrile règne dans le bureau voisin; le capitaine Marchand est venu en coup de vent et repart aussitôt en auto. Tout le monde est inquiet.

14 heures. — Un motocycliste, qui apporte un pli au bureau voisin de la Commission du réseau, nous dit que les « Boches » approchent de Nomeny.

18 heures. — Le général de Castelnau vient à la gare ; il a, dans le bureau voisin, un court entretien avec M. Nérot et le commandant Lefort ; il repart aussitôt on auto.

22 heures. — Le ciel est embrasé dans la direction de Nomeny; ce sont certainement des villages qui flambent ; nous entendons distinctement les coups de canon ; ce sont de grosses pièces qui ne sont pas éloignées.

 

 

 

 



03/12/2017
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