La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

La gare de nancy en août et septembre1914 (4)

Vendredi 21 août Personne n’a quitté le bureau cette nuit. À deux heures, ce matin, un dernier train venant de Faulx amène de pauvres gens, chassés de Nomeny par l’incendie. On les loge d’abord dans les salles d’attente, puis vers le matin, dans les galeries de la salle Poirel. Un enfant porte une cage à serin, une vieille dame a dans son panier à couvercle un chat qui ne cesse de miauler. Il y a 80 personnes environ, leur récit est terrifiant, les Allemands ont tout brûlé, massacré sans distinction vieillards, femmes et enfants.

Une gamine de 10 ans a vu fusiller sa mère ; à une femme à moitié folle, ils ont arraché son petit enfant qu’ils ont jeté dans le brasier ; ces malheureux, couchés sur les bottes de paille, sont hébétés, ahuris ; ils n’ont rien mangé depuis hier matin ; ils font pitié. Nous réquisitionnons les deux premières voitures de laitiers qui passent sur le pont Stanislas ; la concierge se charge de faire chauffer le lait.

Toute la journée, arrivent par Champigneulles, Malzéville, Essey, des voitures à échelles garnies de bottes de paille amenant de grands blessés qui n’ont que des pansements sommaires autour desquels bourdonnent de grosses mouches.

D’autres voitures portent des familles entières qui fuient devant l’envahisseur. Le roulement du canon devient assourdissant.

Midi. — Les pauvres évacués de Nomeny ont quitté la salle Poirel ; ils sont à l’hospice saint-julien ; Mme Mirman s’occupe d’eux.

14 heures. — Trois trains sanitaires chargés de blessés arrivent de Lunéville; nous faisons ajouter à chacun deux wagons aménagés pour emmener les blessés qui sont dans la cour et les salles d’attente ; tout le monde s’attelle aux brancards ; un des plus ardents est maître ¡Henri Mengin, en tenue de sapeur-pompier. La Malgrange, les deux lycées, les écoles normales, l’école Professionnelle, le Bon Pasteur n’ont plus une seule place.

17 heures. — Je vais à la mairie demander des moyens de locomotion pour évacuer les blessés légers qui sont restés en gare. M. Antoine, conseiller municipal, fait réquisitionner toutes les autos disponibles. On les transporte : l’école des Beaux- Arts est transformée en ambulance. L’ennemi avance en direction de Lunéville ; nous avons l’impression qu’il cherche à cerner Nancy.

19 heures. — Un drapeau enroulé dans sa gaine vient de nous être remis par un sergent de chasseurs à pied accompagné de deux soldats armés ; il s’agit du drapeau du 143e régiment d’infanterie qui est en déroute. C’est donc plus qu’une retraite précipitée, c’est la débâcle. Nous nous demandons avec inquiétude ce que nous réserve la journée du lendemain.

  

Samedi 22 août. — 8 heures. — Le canon tonne avec une telle intensité que pour nous entendre, il faut élever la voix ; cela vient de toutes les directions ; sans doute, le Grand-Couronné est attaqué.

Les trains en direction de Blainville sont supprimés ; on dit que la ligne de Paris est coupée à Châlons et qu’elle est déviée par Troyes ; pour communiquer avec l’intérieur, nous n’avons plus que les directions Pont-Saint-Vincent, Mirecourt, et Toul, Neufchâteau.

Le commandant Lefort s’est installé à la gare ; il a fait préparer un lit de camp au bureau du chef, nous ne le voyons qu’à de rares intervalles, toujours très pressé, il circule en auto. Il commande à tous, services technique et militaire ; il est peu communicatif, quoique très courtois ; il a toute l'allure d’un chef énergique en qui on peut avoir confiance. Un ordre signé par lui vient d’être affiché sous l’horloge : « Tout le personnel doit être à son poste, en permanence, au complet ». L’heure est grave.

11 heures. — Les Allemands, paraît-il, sont à Dombasle ; on prépare en hâte l’évacuation de la gare ; aux machines sous pression sont accrochés les wagons en réserve; on y entasse pêle-mêle le matériel, les archives. Deux cents employés ont reçu l’ordre de faire leurs préparatifs pour partir l’après-midi à Épinal, par Mirecourt.

Je commence aussi à sortir nos dossiers ; nous en faisons plusieurs paquets qu’on mettra sur les sacs, si nous partons à pied, par la forêt.

15 heures. — La Trésorerie, la poste, la Banque de France ont mis leurs fonds en sûreté à Toul ; les employés de la poste eux-mêmes s'en vont ; un train spécial amené aux quais de la Croix-de-Bourgogne leur est réservé ainsi qu'à leurs familles ; tout cela n’est pas fait pour rassurer la population qui s'entasse le long des grilles.

Bientôt, c’est une véritable panique ; les gens, même sans laissez-passer, forcent les passages, prennent d'assaut les trains, sans s’occuper de leur direction. Il faut mobiliser tout le poste de police pour dégager les quais, ce qui n’est pas facile.

19 heures. — Le train pour Paris vient de s’en aller ; on a retardé le départ et ajouté des wagons pour débarrasser les quais ; beaucoup de personnes ont pris des billets au hasard et sont complètement affolées.

Des familles entières partent à pied ; on les voit par groupes passer au pont Stanislas ; où vont-elles passer la nuit ?

 Dimanche 23 août.8 heures. — La gare est silencieuse ; il reste dix employés, les télégraphistes et les agents du bureau du chef. Avec cela, le poste de police, le commissariat spécial et nous. J’oubliais aussi le buffet : M. Richard vient de renvoyer ses garçons, mais le règlement s’oppose à ce qu’il ferme son restaurant.

Les quais, le quartier du dépôt, des messageries sont complètement vides. Il reste une machine, constamment sous pression avec un fourgon et un wagon de voyageurs pour emmener les derniers services en cas d’extrême nécessité. Ce convoi de secours restera à notre disposition tout le temps que la gare sera abandonnée. M. Mirman vient dans la matinée, il a une longue conversation avec le chef de gare.

Deux trains sanitaires chargés de blessés passent lentement en gare, vers 14 heures; ils vont en direction de Toul. Le soir, du haut de la rue Stanislas, on distingue parfaitement les éclatements d’obus, en direction d’Essey ; ce n’est guère rassurant.

 Lundi 24 août. — La Commission de gare a installé une annexe à Jarville pour le visa des laissez-passer et la délivrance des ordres de transport ; nous y allons à tour de rôle ; mais il n’y a pas de service de nuit ; deux trains seulement partent dans chaque direction et dans la journée. Champigneulles est desservi par la Commission de gare de Frouard.

Deux ouvriers sont en permanence à la gare, avec leurs boîtes d’outils. Le plombier doit, à la dernière minute, couper les conduites d’eau, l’électricien désorganisera les postes de télégraphe, de téléphone et de lumière électrique. Un mécanicien doit rendre inutilisables les postes de signaux d’entrée en gare. Le commandant Lefort leur a recommandé de ne rien saccager, tout doit être fait en quelques instants. Nous allons les voir pendant trois semaines, assis sur les bancs, ils n’ont autre chose à faire que dormir, fumer des cigarettes.

 Mardi 25 août. — Le ravitaillement de la ville devient difficile par suite de la suppression des trains journaliers. M. Mirman et le nouveau maire M. Simon sont venus ce matin étudier cette question de ravitaillement avec le chef de gare et le commissaire militaire.

M. Antoine, conseiller municipal, prend cette difficile mission, d’assurer le ravitaillement. Déjà, par ses soins, un wagon de lait concentré arrive tous les jours à Jarville, venant de Delle. Dorénavant, un train journalier amènera tous les jours au quai des messageries les denrées nécessaires à Nancy et à la banlieue.

Les trains en direction de Paris partent de Champigneulles à 9 h 14 et 15 h 14; mais ils ne comprennent que deux wagons et peuvent emmener au plus 100 personnes. Ils se complètent en cours de route.

 

 Jeudi 27 août. Journée pluvieuse. Les journaux sont ternes, les communiqués bien vagues ; il doit se passer quelque chose qu'on ne dit pas ; l’attaque principale des Allemands ne s'est pas faite de notre côté, mais sur Paris, par le Nord; ce qui est certain, c’est que notre armée bat en retraite ; ici, le canon semble tonner avec moins d’intensité.

Midi. — On a amené sur wagons plats six canons allemands qui sont sur les voies de la petite vitesse ; ils ont, paraît-il, été pris hier dans la région d’Emberménil ; on se hâte de les décharger ; ce soir, ils seront exposés place Stanislas.

Cette nuit est passée une compagnie du 5e génie. Elle va à Blainville, réparer le pont de Damelevières, que, dans un moment critique, on avait fait sauter le 23 août ; nos communications directes avec Épinal vont ainsi être rétablies.

  

Vendredi 28 août. — Cette nuit, la canonnade a repris, intermittente d’abord, puis c’est un roulement continu et assourdissant : véritable tonnerre qui ne fera que s’accentuer dans la journée. Je sais qu’on se bat à Vitrimont. L’ennemi veut avancer à tout prix. Il paraît que deux régiments allemands (4.500 hommes) sont hors de combat (c’est confirmé). Deux nouvelles compagnies du 5e génie de Versailles passent par un train spécial avec leur équipage de pont, se dirigeant vers Blainville.

Un fourgon conduit par des chevaux amène dans l’après-midi 30 cantines d’officiers du 69e, dont les propriétaires sont disparus, sans doute tués, pauvres petites mallettes boueuses, fatiguées, à demi ouvertes, pauvres choses et tristes souvenirs pour les familles. On renvoie le convoi à Jarville.

Le commandant Lefort, arrivé dans la nuit d'Is-sur-Tille en auto, est appelé d’urgence au grand quartier général, à Vitry-le-François. Il ne fait ici qu’une apparition.

À midi, place Thiers, passent huit grosses pièces d'artillerie de 95, avec du matériel pour les enterrer, le tout transporté sur de pauvres chariots à brancards de cultivateurs, destinés cependant à des usages plus pacifiques. Dans l'après-midi, on a amené deux nouveaux canons allemands place Stanislas. Nous savons qu'on embarque à 6 heures 380 prisonniers allemands à Jarville. Mais nous ne les verrons pas, ils partent vers Pont-Saint-Vincent.

 

 Samedi 29 août. — La gare est toujours silencieuse. La seule distraction est l'arrivée du train de ravitaillement journalier. Les employés, ravis, appellent : «Voici un train ! » Tout le monde accourt, c’est une vraie nouveauté.

Il est vrai qu'on peut occuper ses loisirs : dans le hall des messageries, il y a un dépôt important de journaux, revues, publications diverses, qui ont été remisés là le premier jour de la mobilisation parce qu'elles n'ont pu être expédiées plus loin et personne n’en a pris livraison.

Tout près se trouve un autre dépôt, des fusils qui n’ont plus de crosse, maculés de terre et de sang, des équipements, des vêtements troués ou déchirés qu'un camion a ramenés ces jours derniers, venant de Courbesseaux !

 

 Dimanche 30 août. — Aujourd’hui, nous nous sommes offert la distraction peu banale de déjeuner sur le passage en bois qui relie le premier au deuxième quai ; rien à craindre, il ne passe pas de train.

14 heures. — Un train de quarante wagons venant de Varangéville, wagons aménagés avec des brancards et hamacs, vient de passer, allant à Is-sur-Tille.

 

 

 



03/12/2017
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