La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

La guerre des Rustauds (1525)

 

 

 

Le protestantisme ne se développa guère en Lorraine. Les ruraux qui constituaient la masse de la population lorraine restèrent réfractaires. Des foyers protestants s’établirent dans certaines villes, comme Saint-Nicolas de Port et Metz. L’Eglise lutta vigoureusement contre les progrès de la religion réformée. Les ducs de Lorraine furent les ardents défenseurs de la foi catholique. Le duc Antoine affirma son attitude à l’occasion d’une révolte des paysans alsaciens. On sait que les paysans d’Allemagne se soulevèrent, ils demandèrent la suppression du régime féodal ; ce mouvement gagna l’Alsace. Ces révoltés, les rustauds, comme on les appelait, s’emparèrent de Saverne en 1525 et entrèrent en Lorraine ; le duc Antoine réunit une armée et arrêta l’invasion. Les rustauds capitulèrent à Saverne le 17 mai et furent massacrés en grand nombre.

Les écrivains lorrains Volcyr de Serrouville, Laurent Pillard et Edmond du Boullay célébrèrent cette victoire. Philippe de Vigneulles a consacré plusieurs articles à cette expédition.

Dans le premier article il est écrit que les rustauds supplient humblement et qu’ils demandent que, à l’avenir, ils aient le pouvoir d’élire un curé et un pasteur pour les régir et les gouverner, et, avec cela, le pouvoir de le déposer s’il agit mal ; ce curé leur prêcherait l’évangile tout pur, sans aucun adjonction de doctrines ou de commandements ajoutés par les hommes, leur annonçant toujours la vraie foi, afin de permettre au pauvre peuple de prier Dieu pour obtenir de lui la grâce qu’il confirme en eux cette vraie foi, sans laquelle ils ne seront et ne demeureront que chair et sang, sans âme, ce qui est chose inutile : car, comme l’Ecriture le témoignage, ce n’est que par la vraie foi que l’on peut parvenir à Dieu, et c’est par sa miséricorde seule que nous serons sauvés.

Puis, dans le deuxième article, ils offrent de payer la véritable dîme sur le blé, telle qu’elle fut jadis ordonnée dans le Vieux Testament et dans le Nouveau Testament. Ils offrent très volontiers de la payer, à condition qu’il appartienne à la communauté de la recevoir pour en distribuer une partie à un curé élu par eux, afin de l’entretenir honnêtement et raisonnablement, lui et sa famille, selon l’avis de tous ; et une autre partie de ces dîmes doit être donnée aux pauvres du lieu où la dîme est levée ; et le reste, on doit le garder pour les besoins du pays. Toutefois, s’il arrivait que certains villages eussent vendu ces dîmes, par suite de famine ou d’autres malheurs, ils ne veulent point que la personne qui aurait acheté cette dîme y perde rien : ils veulent qu’on puisse la racheter et faire un accommodement avec celui qui l’aurait achetée. Et, en ce qui concerne les dîmes qui sont détenues sans raison par les seigneurs ou d’autres personnes, ils prétendent ne plus rien en payer, sinon pour l’entretien de leur curé et dans les conditions indiquées plus haut. Ensuite, pour ce qui est des menues dîmes, ils ne veulent plus en payer, disant que Dieu a créé le bétail, bœufs, vaches, agneaux, moutons, etc…, franc et libre pour chacun, et que ce sont les hommes qui, pour abus, ont levé injustement cette dîme, le considérant comme un droit, ce qu’ils ne doivent pas faire.

En ce qui concerne le troisième article, il a toujours été d’usage, au temps passé, de considérer ces boures ou paysans comme des serfs, ce qui est chose pitoyable et digne de compassion, car Dieu, par sa Passion et en versant jusqu’à son très digne sang, a racheté et délivré du joug des démons aussi bien le pauvre que le riche ; et donc, pour cette raison, cet asservissement ne doit pas exister, à moins qu’on en montre et prouve par l’Evangile qu’ils soient de serve condition. Ce n’est pas que leur intention soit d’être absolument libres, sans avoir de seigneurs ni de supérieurs : car Dieu ne dit pas cela ; mais Dieu veut que nous l’aimions et que nous vivions dans l’obéissance à ses commandements, et non pas dans notre concupiscence et dans nos désirs charnels ; et Dieu veut que nous obéissions à nos seigneurs et à nos souverains en toutes choses justes, licites et raisonnables, conformes à la foi chrétienne, et que nous obéissions à leurs statuts et à leurs lois quand ces statuts sont ordonnés par Dieu. Et ce n’est pas à ces seigneurs que nous devons obéir, mais nous devons nous humilier devant tous, et, avec cela, reconnaître comme nos supérieurs notre prochain et nos voisins, et agir avec eux comme nous voudrions que l’on agît avec nous.

Maintenant, pour vous dire et vous expliquer quelle fut la fin de ces boures ou paysans, vous vous rappelez la grande armée que le duc Antoine, qui régnait alors en Bar et en Lorraine, avait réunie pour résister à cette assemblée de gens. Car il avait grand peur, pour plusieurs raisons : tout particulièrement parce qu’on disait que l’on avait trouvé, dans les coffres du roi de France, devant Pavie, des lettres de lui et de Monseigneur le Cardinal, son frère, qui prouvaient qu’ils avaient comploté contre l’empereur et contre ses alliés. Pour cette raison, et aussi pour la défense de la foi, craignant la défaite, il fit marcher son armée. Si bien que le 16 mai, veille de la Saint Ambroise, vers quatre heures de l’après midi, elle arriva devant un bon village, à une demi-heure de la bonne ville de Saverne, où une grosse bande de ces paysans – quatre ou cinq mille environ – étaient fortifiés.

Et les Lorrains ont besogné de telle manière qu’après plusieurs coups donnés et reçus, les paysans furent pris, tué et mis en pièces ; et il y eut bien peu qui échappèrent.

Alors la grosse bande, qui était retirée et logée dans la bonne ville de Saverne, demanda à parlementer : ils devaient, par accord, le lendemain 17 mai, jour de saint Ambroise, s’en aller tous dehors, chacun un bâton blanc à la main, laissant armes et chevaux. Mais sous le prétexte qu’un messager secret, envoyé par ces paysans fut rencontré, à ce qu’on disait, avec une lettre qu’il portait à d’autres de leurs gens, leur demandant de l’aide, puisqu’ils n’observaient pas, au dire des Lorrains, les conditions de leur sauf-conduit, le foi promise ne leur fut pas tenue : car, comme ils sortaient et qu’ils étaient au milieu des champs, en plusieurs endroits différents, sans qu’ils se défendissent, ils furent assaillis et inhumainement tués et massacrés. En effet, comme ils étaient épars par les chemins, deux cent par çi, cinq cent ou mille par là, sans armes pour se défendre, et sans se garder, comme l’on disait, puisqu’ils pensaient être en pleine sécurité, ils furent assaillis par mon seigneur de Guise le frère du noble duc Antoine, avec des volontaires français, accompagnés de plusieurs Allemands et Gueldrois. Et, tout d’abord, une grosse bande de Lorrains fut envoyée secrètement pour occuper la porte, afin que ces paysans ne pussent se secourir les uns les autres. Puis ils les ont si bien expédiés, dans la ville comme en dehors, qu’il y en eut, ce jour là, quinze à seize mille morts : de quoi ce fut une très grande pitié. Et, qui pis est, toute cette bonne ville, qui était alors riche et comblée de richesses, fut pillée, ravagée et détruite, et une partie des habitants, hommes, femmes et enfants, furent tués et meurtris. Il y en avait qui disaient que c’était, de la part des Lorrains, une grande trahison ; mais les Lorrains s’excusaient en disant que ces paysans, comme il a été dit, voulaient enfreindre leur sauf-conduit.

 

D’après Philippe de Vigneulles, les chroniques de la ville de Metz – Metz 1838 (bibliothèque municipale de Nancy).

 

 

 



06/01/2018
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