La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

La Saint-Nicolas à Raon-l'Etape

 

J'habitais dans mon enfance une petite ville lorraine bâtie au pied des derniers contreforts des Vosges. Les gens y étaient paisibles, s'ils n'étaient point meilleurs qu'en d'autres contrées, si même ils étaient renommés pour leurs mauvaises têtes, leurs cœurs étaient simples et ils vivaient sans hâte avec des goûts modestes.

Ils observaient avec respect des coutumes pleines de bonhomie pratiquées jadis par les aïeux dont ils révéraient la mémoire. Ils n'invoquaient point des saints exotiques dont la puissance se révèle tout à coup, mais ils mettaient leur confiance en des bienheureux à la puissance éprouvée Saint Luc qui à travers les siècles avait protégé leur ville, saint Nicolas qui avait protégé leur nation et gardait de périls leurs enfants et leurs maris lorsque vers le pays bas ils conduisaient les radeaux de bois joints de 1»rls tordues.

Le 6 Décembre était regardé comme une seconde fête patronale. Ce jour-là l'antique corporation des flotteurs, qui avait fait l'honneur et la prospérité de la ville, florissante encore, célébrait comme il convenait l'anniversaire de son saint patron. Vêtus de leurs habits de velours brun a côtes, coiffés d'amples feutres, ils allaient dévotement entendre la messe et prier pour leurs anciens, écrasés dans les descentes périlleuses des vannes ou noyés dans les tourbillons pleins de traitrise des rivières grossies. A l'issue de la messe c'était la dispute à coups d'enchères de la sainte image enluminée, ramenée solennellement chez le vainqueur dont elle devait protéger durant toute une année le foyer et les voyages lointains vers Nancy, Metz ou Coblence. La torotte, courte pipe noircie, aux gencives, ils emplissaient toute la journée de leur joie naïve et bruyante la petite ville que l'hiver endormait.

Le 5 vers le soir quand les copions s'allumaient au coin de l'âtre, ç'avait été aux enfants de se réjouir. Leur grand patron était venu vers eux accompagné du terrible Fouettard. De jeunes garçons les représentaient et de maisons en maisons moyennant un modique salaire, ils allaient récompenser les enfants sages et par des paroles morales et sans prétention essayer d'amender les méchants.

La Saint-Nicolas de l'année 1872 laissa en mon âme d'enfant un souvenir délicieux, encore qu'un peu troublé par la terrible figure du hideux père Fouettard.

La neige qui tombait depuis quelques jours, avait ouaté d'une couche épaisse toute ma petite ville. Elle l'avait rendue plus silencieuse encore. Les chariots lourdement chargés de tronces ou de planches de sapins odorantes n'y passaient plus, traînés par les bœufs pensifs et dolents, qu'excitait le patois des montagnards. Seuls de rares traineaux glissaient par les rues, sans autre bruit que le chant cadencé du grelot de leur attelage.

Les pas feutrés des passants, ne rendaient aucun son sous les sabots empêtrés de neige feuilletée. Une bise légère soufflait mais sans rigueur. Elle n'était froide que pour permettre de s'enrouler avec volupté le menton dans un cache- nez duveté et bien chaud. Les sapins des côtes environnantes surchargés de neige paraissaient d'énormes stalactites dont un clair soleil d'hiver faisait étinceler les facettes. Des toits dont les tuiles en écailles disparaissaient sous la neige, pendaient des dentelures de glaçons au bout desquelles tremblotait une goutte d'eau claire.

Dès le matin, nous étions en émoi, à l'annonce de la visite du grand Saint, dont un souvenir vague nous demeurait de l'année précédente. A l'asile nous commentions à l'infini les incidents probables de sa venue. Chacun disait ses espoirs et ses craintes. Qu'allait-il nous apporter ? Saurait-il nos peccadilles et nous les reprocherait-il comme des fautes graves ? Nul doute qu'il ait appris qu'à la saison des mirabelles, j'avais tâté trop familièrement de mon doigt le contenu des pots de confiture. Nul doute qu'il soit renseigné sur le vol de noisettes commis par moi dans le tiroir du buffet. Nul doute qu'il me fasse honte d'avoir laissé accuser injustement la chatte Blanchette, pour le bris du vase de la cheminée dont j'étais seul coupable. Malgré l'émoi d'une gronderie que je jugeais inévitable, j'attendais sa venue avec impatience, car peut-être dans son panier, m'apporterait-il une boite de soldats de plomb pareille à celle qui étincelait à la devanture de Didier-Brégeot, le confiseur, à moins qu'il ne se soit décidé pour l'assortiment d'outils aux manches brunis et polis qui figurait en bonne place derrière les vitres embuées de Ni. Larue-Radat. Durant qu'on psalmodiait le livret je n'avais fait qu'y songer, et la sœur Rosalie avait été obligée de m'appeler plusieurs fois de coups secs de son claquoir, avant que mon esprit perdu dans les nuages où il pensait sans doute rencontrer le grand Saint, consentit à être ramené vers l'histoire de Tobie et du gros poisson sur laquelle elle m'interrogeait.

Enfin quatre heures sonnèrent à l'église prochaine. Nous partîmes sur la neige comme une envolée de moineaux et pour honorer ce beau jour nous tenant par la main nous crions sans fin tout le long du chemin

La grande bande

La petite bande

De saint Nicolas.

Refrain monotone mais qui ne nous éloignait pas de nos préoccupations présentes.

La nuit tombait, en arrivant à la maison, le père Dargent allumait ses réverbères. Après avoir déchaussé nos sabots, et étudié une vague leçon, nous attendons ému l'arrivée de notre saint patron. Derrière les persiennes closes, j'écrasais mon nez sur la vitre en effaçant de mon haleine les fougères de givre qui la couvrait, pensant deviner à travers les lamettes ce qui se passait dehors. Enfin dans l'escalier une sonnette retentit,- c'est lui ! Nous nous mettons à genoux près du poêle de faïence, faisant face à la porte. Le grand Saint entre suivi de son terrible compagnon. L'ami des enfants est tout étincelant, l'or luit sur sa mitre et sur sa chasuble, dans sa dextre il tient une crosse qui me semble chargée de toutes les pierreries de l'Orient je pense à part moi que ce doivent être celles qu'apportèrent les mages à Jésus dans sa crèche. Une belle barbe blanche s'étale sur sa poitrine, son œil est plein de mansuétude et de bonté. Je n'ose trop regarder le père Fouettard qui grimace dans une barbe noire et broussailleuse sous un capuchon ténébreux.

Avez-vous été sages mes enfants ? Oh oui répond-t-on pour nous, cependant suit l'énumération de quelques petits méfaits, que saint Nicolas nous reproche sans acrimonie, cela va bien, il ne parle ni des mirabelles, ni des noisettes, ni du vase, mais en son regard plein de malice je lis qu'il connait mes péchés, je sens mes oreilles rougir et la contrition remplit mon cœur. « Venez Fouettard donnez à ces enfants leur récompense, et aussi une verge pour leur faire souvenir de toujours se bien conduire. Ce soir je passerai par la cheminée et leur laisserai de beaux jouets »

Pendant que le saint Evêque nous bénit de deux doigts étendus, Fouettard en grimoulant, tire de son panier quatre noix sèches, des schnitzes et six noisettes, il les pose solennellement sur la table auprès d'une verge en brindilles de bruyère. qui nous donne quelque appréhension Puis les deux personnages s'en vont à. pas comptés non sans nous avoir entendu bredouiller un Notre Père et un Crois-en-Dieu. La sonnette s'éloigne et dehors l'on entend l'Evêque de Myre morigéner les polissons qui courent derrière lui en chantant

Saint Nicolas mon bon patron

Apportez-moi des macarons,

 Des macarons

Pour les garçons,

Des mirabelles

Pour les demoiselles.

La parole nous revient et nous reprenons en des phrases abondantes et pressées tous les incidents de cette visite mémorable. Pour la nuit, nous préparons nos plus beaux souliers et les plaçons au coin de la cheminée près d'une petite botte de foin; une assiette d'avoine est destinée à la bourrique de Fouettard. La nuit est claire, le froid sera vif, aussi pour réchauffer le Saint on prépare sur le dressoir la bouteille de kirch 34 des grandes occasions.

L'année suivante, l'hiver fut tardif. Un automne morose se prolongeait et noyait de pluies sans fin nos montagnes embrumées. Au cinq décembre, l'ardenne chassait sur les toits des paquets d'eau qui débordaient en cascade des chanattes. Une humidité pénétrante enveloppait toutes choses, et quand le vent cessait de gronder, des buées épaisses s'élevaient des côtes, s'accrochant aux cimes aigues des sapins bleus, roulant sur la masse violette des hêtres dépouillées qu'elles rattachaient à un ciel gris et bas..

De la grande école que je fréquentais maintenant, on entendait la rivière grossie mugir sous la fenêtre. La journée s'y écoula tristement. Nos âmes enfantines étaient comme enveloppées d'ennui. A la récréation dans la rue boueuse quand nous les petits, vînmes à parler de la visite du Saint qu'on attendait, des grands déjà désillusionnés nous firent honte de notre crédulité et firent parade d'un scepticisme tout neuf. Ils nous apprirent que le monde des élus se désintéressait des petits enfants et qu'on abusait de notre crédulité en nous faisant croire à leur intervention dans la vie des humains.

Tout attristé, je rentrai à la maison, je conservais néanmoins quelque espoir, souhaitant d'avoir été trompé par de méchants propos. Je résolus d'éclaircir mes doutes et de regarder sans crainte saint Nicolas ou celui qui se prétendait tel.

Quand il entra suivi de son inséparable Fouettard, le respect tout d'abord m'empêcha de lever mes yeux vers lui. Je m'enhardis. J’aperçus alors un pantalon boueux et frangé tombant sur des souliers éculés agrafés de ficelle qui laissaient entrevoir des chaussettes d'un rouge déteint. L'aube me sembla une chemise mal lavée. Oh surprise La chasuble n'était que de papier sur laquelle des dorures se décollaient, la barbe était d'étoupe et j'entrevis le cordon gris qui la maintenait sous le menton. Encouragé par ces découvertes, je dépouillai toute crainte et regardant sans peur le grand saint Nicolas, je reconnus en lui, un grand de l'école de M. Taillard, le Pierre, dit Tantôt qui demeurait sous la côte dans la maison près du pont.. Quant au terrible Fouettard son jupon de femme tout crotté, sa pèlerine déteinte, ses chaussons de lisière verts, le parapluie de cotonnade bleue tout dégoûtant d'eau qu'il tenait sous son bras, me le firent juger comme un personnage totalement dépourvu d'élégance, et peu soucieux de la propreté des parquets des maisons qu'il visitait. Je distinguai sous sa barbe de crin tirée de quelque matelas, les traits pâlots du grand Dadin, qui, sorti de l'école l'année précédente, exerçait d'imprécises besognes. Pauvre Dadin au moment où je rappelle ici ton souvenir tu es retenu en prison, injustement semble-t-il. On t'accuse d'avoir pour la voler, serré trop violemment le cou d'une vieille rentière mussipontaine qui mourut de cette étreinte. La justice humaine va d'ailleurs reconnaitre ton innocence. Je souhaite qu'elle ne trouve pas dans ce rôle de Fouettard rempli par toi un indice d'instincts sanguinaires que tu n'eus jamais. Quand saint Nicolas- Tantôt~ prononça d'une voix timide ces mots « Disez vos prières mes enfants je faillis pouffer, car mon bon maitre M Idoux m'avait enseigné qu'en parlant ainsi c'était pécher gravement contre la grammaire, chose impardonnable à un aussi haut personnage. La verge que nous remit Fouettard-Dadin ne me fit pas trembler car je me souvins que celle.de l'année précédente avait servi à allumer le feu. Quand de ses mains sales aux ongles noirs, il tira de son panier trois pommes crapies; j'en devinai la provenance, elles avaient été ramassées dans le chemin creux de Pierre Borne, prés de la Maladrerie; malgré leur aimable apparence, avec leurs taches rouges comme celles qui viennent aux joues des petites filles sous !a bise, je les savais âpres et tranieuses. Ce fut sans reconnaissance que je les acceptai avec quelques coiches brûlées plutôt que séchées et poussiéreuses. Je jugeai même ma mère trop généreuse quand je lui vis glisser dans la main de saint Nicolas trois gros sous qui devaient rémunérer la peine qu'il avait prise de nous avoir moralisé en vain dans un mauvais français.

Les deux compères partirent sous la pluie et je les entendis dehors se quereller, Fouettard prétendant que saint Nicolas avait subtilement et injustement distrait à son profit une partie du pourboire. N'eut été la bande de gamins insolents qui les accompagnait, nul doute qu'ils se fussent pris à leur barbe factice et que leurs oripeaux roulassent dans la boue du chemin. Par la persienne que le vent avait entr'ouverte je les vis s'éloigner sans dignité comme des masques défraichis.

Ainsi je perdis mes premières illusions; par cette brèche combien d'autres ont fui depuis lors ? je ne sus point de gré à ceux qui m'avaient instruit, car je sentais déjà que les rêves seuls rendent la vie douce. D'ailleurs, l'illusion partie une autre vient, on la nomme réalité, elle est moins belle, mais mérite-t-elle le nom dont on la pare ?

Hélas ces mœurs naïves vont disparaitre. Ma petite ville se hâte de se courber au niveau de la banalité universelle. Elle a honte de se singulariser par des coutumes antiques. Le bon saint Nicolas est raillé pour un nom que les anciens s'honoraient de porter, ce n'est plus que timidement qu'il s'aventure à la nuit dans les faubourgs avec son vieux compagnon. Bientôt la police vigilante le conduira à la geôle sous prétexte que le carnaval donne seul licence aux masques de sortir. Les bourgeois aisés lui fermeront leur porte en lui disant qu'il est peuple et passé de mode. Puis Noël venu ils feront couper un jeune sapin qu'ils enguirlanderont de bougies roses et de brimborions de clinquant selon un usage exotique mais distingué. Paris ne connait point cette fête paysanne, et le journal des modes ne parle que de Christmas.

Le peuple va à la fabrique, la vie est devenue âpre et l'on ne peut plus songer aux amusettes. Le métier de saint ne nourrit plus son homme," et les rares pourboires suffisent à peine à payer le papier doré de la mitre. Les derniers flotteurs empilent à la gare des planches sur les wagons sur la rivière encombrée d'herbes, roulant des eaux noires chargées de déchets d'usine, aucun bosset ne flotte. Le vieux patron des flotteurs, qui depuis plusieurs années n'a pu trouver d'asile, dort dans les toiles d'araignées de la sacristie en attendant le jour ou miné par les vers qui le rongent, il s'effondrera inutile et dédaigné.

 

D’après Charles SADOUL – Le pays Lorrain, Nancy 1905

 

 



18/01/2018
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