La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

la vie en Lorraine au siècle des Lumières - 1.4 Installation à la cour de Lunéville

 

A Lunéville, il n’y avait pas de château. Léopold et la duchesse avaient dû s’installer dans une vieille maison, triste, froide et délabrée, et s'y accommoder de leur mieux.

Toutes les grandes familles lorraines, les ministres étrangers, les avaient suivis. Chacun s’était établi comme il pouvait ; on avait campé d’abord ; puis, peu à peu, l’on avait organisé des installations plus confortables et plus pratiques.

Quand le duc vit que son exil menaçait de se pro­longer fort longtemps, il se décida à faire élever une demeure digne de son rang, sur l’emplacement de l’ancien château de Henri II, où il pourrait recevoir confortablement sa cour et donner des fêtes.

En 1706, le château actuel était debout. Il se compose d'un principal corps de logis, de forme rectangulaire, dominé au centre par un élégant donjon ; ce corps de logis fait face, à l'ouest, à une vaste cour que limitent à droite et à gauche des constructions en ailes, et que divisaient jadis deux belles grilles en fer forgé. Les bâtiments de l'avant-cour, si lourds sur leurs assises pyramidales, servaient, au rez-de-chaussée, d'écuries et, dans les étages, de logement aux officiers de la maison ducale ; les bâtiments de la cour intérieure étaient réservés, l'un aux filles d'honneur, l'autre à divers seigneurs et aux princes étrangers. Sur la façade est du corps central se développe, mais à droite seulement, un vaste pavillon en aile, occupé au rez-de-chaussée par les souverains et au premier étage par les princes et princesses du sang ; le pendant, que Boffrand avait pourtant prévu, ne fut jamais construit, sans doute pour ne pas priver les appartements ducaux de la vue sur la vallée de la Vezouse et les riants coteaux de Huviller.

 

 

Boffrand attachait le plus grand prix à l'effet extérieur d'un édifice, et estimait que l'attention de l'architecte doit se porter d'une façon toute particulière sur le choix d'un bel emplacement. De là les efforts de l'artiste pour tirer le meilleur parti d'un terrain naturellement peu favorable ; mais il lui était impossible de donner au château de Lunéville un dégagement suffisant au midi, où les maisons de la ville le dominent et l'encaissent. C'est de ce côté, et contiguë aux appartements ducaux, que s'élève la chapelle, qui rappelle celle de Versailles, de même d'ailleurs que l'ordonnance générale de l'édifice évoque vaguement le souvenir de la demeure préférée de Louis XIV.

A l'intérieur, on admirait la richesse des décorations, les toiles de Claude Jacquart et de Louis Chéron, les tapisseries des Gobelins, présents du roi de France, et aussi les remarquables travaux de Charles Mitté, le « tapissier de l'hôtel ».

Les jardins de Lunéville, les Bosquets comme on les appelait déjà, ne furent dessinés que plusieurs années après l'achèvement du château ; on y travailla surtout en 1711 et 1712, sous la direction d'Ives des Hours, qui, pour récompense de ses services, fut anobli en 1715. Nicolas Renard les orna de statues ; mais c'est seulement au temps de Stanislas, lorsque Héré eut fait sortir du sol un peuple de dieux et de déesses du paganisme, des bassins, des kiosques, des constructions de toutes formes, qu'on put sans trop de flatterie comparer Lunéville à Versailles.

 

Peu à peu, on s’habitua à l’exil, au malheur des temps, et la vie reprit son cours.

Désormais à l’abri des maux de la guerre, Léopold voulut faire profiter ses sujets du calme inattendu dont ils jouissaient au milieu de la conflagration universelle.

Il avait reçu un duché vidé de sa population par la guerre de Trente Ans et se séquelles, la peste et la famine.

Il s’efforça de développer le commerce, l’industrie, les arts, les belles-lettres, et il y réussit à merveille. A sa demande, une main d’œuvre étrangère accourt de tous les pays d’Europe : Suisse, Bourgogne, Savoie, Hongrie. Alors les campagnes se repeuplent, l’activité industrielle nait et se développe : salines, papeteries, imprimeries, tanneries, forges, verreries, tapisseries. Et pour que le commerce se multiplie, Léopold fait creuser huit cents kilomètres de routes et jeter quatre cents ponts sur les rivières, sans parler de l’élargissement et de l’empierrement des voies existantes. La Lorraine est alors en mesure d’exporter ses produits.

Léopold adopte des mesures dirigistes : pour protéger les vins produits en Lorraine, il interdit l’entrée des vins étrangers ; il défend l’exportation des grains et institue même une déclaration obligatoire pour les producteurs, assortie d’une incitation financière des domestiques à dénoncer les stocks cachés. Il créé des silos à grains, greniers d’abondance, afin de prévenir le risque de famine.

En même temps, l’intimité de la petite cour avait grandi ; on se voyait sans cesse. Pendant qu’à Versailles tout s'assombrissait, à Luné­ville, au contraire, la vie devenait chaque jour plus agréable ; on n’avait plus que des sujets de joie et de gaieté. Le prince était jeune, beau, chevaleresque ; il était galant et empressé auprès des femmes ; il aimait le plaisir ; son frère, l’évêque d’Osnabrück, plus jeune encore, et qui en ce moment se trouvait en séjour à Lunéville, n’était pas moins ardent : la cour se mit à l’unisson. Ce ne furent bientôt plus que jeux, soupers, bals, mascarades, représentations théâtrales, etc. Les fêtes succédaient aux fêtes sans interruption.

Deux dames se partageaient alors la faveur du duc et de son frère : Léopold était devenu amoureux fou de la belle comtesse de Beauvau-Craon, et le prince Charles de Lorraine manifestait la plus violente pas­sion pour la marquise de Lunati-Visconti.

 

Il y avait à la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon, originaire du Maine et alliée à la maison de Bourbon.  M. de Beauvau-Craon, le père, rem­plissait la charge de capitaine des gardes de Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau, occupait les fonctions de chambellan ; il avait épousé, le 16 septem­bre 1704, Anne-Marguerite de Ligniville, fille d’Antoinette de Boussy et de Melchior de Ligniville, comte du Saint-Empire, maréchal de Lorraine, qui appartenait à tout ce qu’il y avait de plus ancien et de plus élevé dans la noblesse du pays. La jeune femme, à peine âgée de dix-huit ans, fut nommée dame d’honneur de la duchesse, puis plus tard surin­tendante de sa maison.

M. de Craon, s’il faut en croire les contemporains, était l’un des hommes les plus aimables et les plus spi­rituels de son époque. Magnifique, noble avec aisance, l’esprit élevé, le cœur grand, de rapports faciles, excel­lent administrateur, il possédait encore beaucoup de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaieté naturelle rendaient sa conversation char­mante ; il prit bientôt sur l’esprit du duc de Lorraine une très grande influence et il devint son intime ami.

Mais Mme de Craon était délicieuse, séduisante au possible, belle à ravir ; le duc ne put rester insensible à tant de charmes et, à mesure que son intimité augmen­tait avec le mari, elle augmentait également avec la femme. Bientôt, à la petite cour de Lunéville, personne ne put se faire d’illusion : le duc, épris au dernier point, ne dissimulait plus rien de ses sentiments intimes.

Quant au mari, soit qu’il fût aveugle, soit qu'il se piquât de philosophie, soit qu’il fût simplement de son temps et attachât peu d’importance à ce qu'on considé­rait en général comme pure peccadille, il acceptait tout et voulait tout ignorer ; il poussait même la discrétion jusqu’à se retirer dès que le prince se faisait annoncer chez sa femme, ce qui avait lieu tous les jours. Il arri­vait souvent à Léopold de passer la journée entière chez Mme de Craon et d’y faire toute sa correspon­dance, de façon qu'elle était informée de ses inten­tions les plus secrètes.

Le jardin de l’hôtel de Craon était situé en façade sur le parc même du château ; une porte de communi­cation reliait le parc au jardin de l’hôtel, de telle sorte qu’il n’était pas nécessaire de passer par la ville et que rien n’était plus facile que de se rendre de fréquentes visites sans éveiller l’attention.

L’on se tromperait étrangement si l’on s'imaginait que cet incident avait amené la plus légère altération dans l’intimité de M. et de Mme de Craon. Ils avaient été passionnément épris l'un de l’autre à l’époque de leur mariage ; l’attachement ouvertement manifesté de Léo­pold pour Mme de Craon ne put pas les désunir. Rien ne vint troubler la sérénité de leurs rapports et leur mutuelle affection ; ils continuèrent à vivre dans la plus étroite amitié et avec les plus grands égards, et cette douce intimité dura un demi-siècle.

Nous n’ignorons pas que notre assertion paraîtra bizarre à plus d’un lecteur et fortement invraisemblable.

 

Prochain épisode : la maison civile de Léopold.

 

Vous trouverez le détail des sources utilisées dans l’article « la vie en Lorraine au siècle des Lumières, introduction » publié le 2 février 2020 dans le blog « la-Lorraine-dans-le-temps ».

 

 

 



14/03/2020
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