La Lorraine dans le temps

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La vie en Lorraine au siècle des Lumières - 1.8 la passion de Léopold pour Madame de Craon

Mme de Craon n’était pas une femme ordinaire, et le charme de son esprit aussi bien que sa rare beauté expliquent la passion violente qu’elle avait inspirée à Léopold.

Sans être régulièrement belle, elle passait cependant pour la plus jolie femme de son temps. Elle avait une taille divine, une fraîcheur de teint incomparable, la peau très blanche, une bouche et des dents admirables ; elle séduisait au plus haut point. Ni l'âge ni les maternités fréquentes ne purent avoir raison de ses attraits ; à cinquante ans, elle était presque aussi fraîche, aussi jolie, aussi désirable que dans sa toute jeunesse.

Son esprit vif, prime-sautier, accueillant, charmait dès le premier abord ; mais on découvrait bientôt chez elle une volonté très ferme et de rares qualités d’intelligence. Son humeur cependant ne passait pas pour être des plus égales, et l’on prétend que ceux qui l’entouraient avaient quelquefois à souffrir d’injustes boutades « On appelle cette dame, qui n’est point aimée, le battant l'œil, écrit M. d’Audiffret, parce qu’elle est souvent de mauvaise humeur. »

Telle est la femme que pendant près de vingt-cinq ans le duc Léopold adora à peu près uniquement.

La passion de Mme de Craon pour le prince n’était pas moins vive que celle qu'il éprouvait pour elle ; elle l’aimait passionnément. En 1718, il eut une fluxion de poitrine des plus graves, et on le crut perdu. Mme de Craon en fut si bouleversée et dans un tel désespoir qu’elle eut un transport au cerveau dont elle faillit mourir.

A cette époque, comme de nos jours, une passion réciproque si profonde, si longue, si immuable, passait peut-être pour regrettable ; mais on ne pouvait s’empêcher de la trouver touchante, et elle inspirait toujours le respect, souvent l’admiration, quelquefois l’envie.

Parmi les contemporains, personne ne s’avisa de blâmer Mme de Craon, et elle vécut toute sa vie entourée d’hommages et de la considération de tous.

Cependant, le jeune prince amoureux ne savait qu’imaginer pour charmer sa belle maîtresse ; la cour en profitait, les réjouissances étaient incessantes. La joie n’était troublée que par les querelles et les jalousies de Mme de Craon et de Mme de Lunati. Mme de Lunati était la maitresse du frère de Léopold, l’évêque d’Osnabrück (Allemagne).

 

Madame de Craon

 

 

Ces deux dames naturellement se détestaient cordialement ; les scènes entre elles étaient journalières et il en résultait souvent entre les deux frères les plus pénibles discussions. Léopold se faisait l’écho du chapitre d’Osnabrück qui réclamait son évêque, se plaignait qu’il mangeât son revenu hors du pays, qu’il se compromît par une galanterie publique et « dont toute l’Allemagne était informée » ; mais le prince Charles restait sourd à toutes les remontrances, il s’entêtait à rester en Lorraine et à se ruiner pour Mme de Lunati.

Enfin, il finit par céder aux objurgations de son chapitre et il quitta la Lorraine. Les deux frères se séparèrent le cœur plein d’aigreur, Léopold ne pouvant pardonner au prince Charles ses procédés pour la favorite et les plaisanteries qu’il s’était permises sur son compte. Après le départ de l'évêque, la cour retrouva un peu de calme et de tranquillité.

Le traité d’Utrecht, en 1712, termina la guerre de la succession d’Espagne et amena la cessation des hostilités.

Les troupes françaises quittèrent Nancy et Léopold put enfin rentrer dans sa capitale. Mais il n’y eut rien de changé dans son existence ; il continua à Nancy les habitudes contractées à Lunéville ; les fêtes et les galanteries reprirent de plus belle.

Le duc, épris plus que jamais, ne craignait pas de taquiner la muse en l’honneur de la maîtresse bien-aimée ; il lui a adressé de nombreuses pièces de vers. Elles sont, il faut l’avouer, plus médiocres les unes que les autres, et la forme en est aussi pitoyable que le fond ; le pauvre prince avait plus de bonne volonté que de talent. Malgré sa passion et ses serments, Léopold manifestait de temps à autre des velléités d’indépendance. Mais la favorite n’entendait pas raillerie sur ce cha­pitre.

La jeune duchesse de Mantoue étant venue à Lunéville, le prince lui témoigna beaucoup d’égards ; Mme de Craon fut aussitôt d’une humeur exécrable ; elle bouda pendant trois jours avec « des airs de hau­teur étonnante ». Le duc affolé faisait retomber sur son entourage son inquiétude et son chagrin. « Le bon prince, écrit M. d’Audiffret, est dans un embarras qui lui est ordinaire lorsque la dame est de mauvaise humeur. Il ne fait pas bon auprès de lui dans ces temps d’orage. Le caractère allemand se montre tout au naturel et personne n’en est exempt. » Pour rentrer en grâce auprès de faîtière maîtresse, il dut faire amende honorable, et promettre que Mme de Mantoue ne reviendrait plus à la cour.

Une autre fois, la crise fut plus sérieuse encore. Léopold avait remarqué une demoiselle d’Agencourt ; des relations s’étaient secrètement établies entre eux, si bien qu’au bout de peu de temps il fut urgent d’en cacher les suites. On chercha, comme de juste, à marier la jeune imprudente, et un certain marquis de Spada fut choisi pour masquer la faute. L’heureux époux ne fut pas sans se douter de son malheur, car il trouva un jour sur le lit de sa femme un bouton qu’il reconnut être de la veste du duc Léopold.

L’aventure cependant fut ébruitée ; Mme de Craon, indignée, ferma sa porte au duc, et c’est en vain qu’il lui adressa des lettres remplies de supplications et de remords. Léopold désespéré exila Mme de Spada et son mari, et il leur accorda comme dédommagement une terre de 2000 livres de rente près de Saint-Mihiel. Il finit par obtenir son pardon ; mais, à la suite de cette infidélité, Mme de Craon eut plusieurs accès de fièvre des plus violents. Le prince très alarmé ne quitta pas un seul instant son chevet, et la porte fut fermée pour tout le monde. « C’est pitié, Monseigneur, que tout ce qu’on voit et tout ce qu’on fait en cette cour, écrit M. d’Audiffret. Le duc de Lorraine n’est occupé que de son amour ; Mme de Craon lui fait faire tout ce qu’elle veut et le mène bon train. »

La liaison publique du duc avec Mme de Craon ne laissait pas la duchesse de Lorraine indifférente ; mais elle supportait son malheur avec beaucoup de dignité. Par douceur de caractère et aussi par égard pour son mari, elle feignait d’ignorer sa conduite ; elle en souffrait beaucoup cependant, car elle aimait Léopold tendrement. Quand la mesure était comble et le chagrin trop vif, c’était son confesseur qui était chargé de la calmer et comme elle avait une nature douce et aimante, quelques bonnes paroles de son mari la consolaient et l’apaisaient. On cite d’elle, cependant, ce mot sur la favorite : « Ah ! la coquine ! son cotillon l’a bien servie ! »

 

 

A suivre.

 

Vous trouverez le détail des sources utilisées, dans l'introduction de « la vie en Lorraine au siècle des Lumières » publiée le 2 février 2020 - Blog « la-Lorraine-dans-le-temps ».

 

 



06/04/2020
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