La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

LE VILLAGE LORRAIN

Le village lorrain appartient à la famille des villages cons­truits suivant un plan régulier en relation directe avec la route. De part et d’autre de la route, devenue dans la tra­versée du village une grande rue, large souvent de plus de 40 mètres, s’allongent les deux files rectilignes et régulières des façades droites des maisons de pierre. Une part de la rue est ainsi comme une dépendance de la maison, car elle sert de grange, de hangar, d’aire à fumier : on y laisse les charrues ; on y entasse le bois...

La rue étant devenue comme la cour commune de tout le village, la maison ne possède pas de cour à elle. Elle entasse dans un seul bâtiment, allongé en profondeur, récoltes, bes­tiaux et habitants. La place de chacun est mesurée parcimo­nieusement. Le logement est réduit à une étroite bande collée sur le côté de la ferme et comprend la cuisine, donnant sur la rue, et le « poêle », chambre sombre ou faiblement éclairée par un vitrage d’en haut (fenêtre flamande), avec les lits en alcôves... Au-dessus, un grenier bas sert de séchoir pour le houblon. Tout le reste du cube bâti est rempli par les écuries et les granges.

La façade reflète bien ces trois divisions de la maison et accuse leur importance respective. La grande porte monumen­tale, dessinant un beau cintre de pierre, l’une des gloires de la maison lorraine, est celle de la grange : l’ouverture est si vaste que parfois, à elle seule, elle occupe la moitié de la façade, décelant par cette dissymétrie toute l’importance des cultures et des engrangements. Sur le côté, une porte plus basse mène aux écuries, et enfin un petit portillon conduit à la cuisine. Il arrive même que ces deux portes s’ouvrent dans le couloir de la grange. Dimensions des ouvertures qui marquent, pour ainsi parler, l’ordre de la hiérarchie écono­mique : les grains, le bétail, l’homme.

De petites fenêtres, peu nombreuses, aèrent mal cet édifice, étroitement concentré. Les toits plats, à tuiles méridionales, s’allongent en deux files parallèles des deux côtés de la rue, comme si chaque rangée de maisons n’était qu’une seule habitation.

 

 

Cependant la maison lorraine ne se réduit pas toujours à un bâtiment cubique. On trouve aussi des habitations avec cour intérieure fermée, mais ici rien d’analogue aux grandes fermes à vaste cour carrée des plateaux limoneux des Flan­dres, de la Brie ou de la Beauce. En Lorraine, les maisons, serrées étroitement les unes contre les autres au long de la rue, ne peuvent que s’accommoder d’une cour bizarre, étroite, étirée en profondeur, où c’est à grand’peine que les charrettes des récoltes arrivent à avancer ou à reculer.

Il est un coin de la Lorraine où les matériaux durs sont plus rares et moins bons, c’est à l’est des Côtes de Meuse, dans la Woëvre argileuse et humide. La maison en beaux blocs durs du splendide calcaire corallien des carrières de Lérouville, fait place à la maison en moellons jaunes. La pierre, trop tendre, ne permet plus les cintres audacieux des grandes portes : un simple linteau en bois les remplace, enlevant à la maison lorraine le seul cachet architectural de son bel arc de pierre.

A mesure qu’on approche de la région montagneuse des Vosges, le type d’habitation se modifie sensiblement. Les eaux devenant plus abondantes sur un sol plus imperméable, les villages se décomposent en hameaux, le relief plus accen­tué se traduit par des routes sinueuses à pentes raides et les maisons ne se suivent plus au long des rues. La porte de la grange s’abaisse, car les côtes abruptes ne permettent plus les lourds et hauts chargements. Les grès, puis les blocs de granit remplacent, dans les constructions, les calcaires blancs. A mesure qu’on atteint la zone des forêts et des pâtu­rages, la maison s’éparpille sur les croupes des collines. C’est d’abord la « grange », séjour permanent des monta­gnards, couverte de toits en bardeaux, longue et basse pour abriter contre le vent et la neige foin, animaux et hommes. Au-dessus s’étagent les vrais chalets où, chaque été, les marcaires montent pratiquer leur industrie fromagère.

 

J. Brunhes,

Géographie humaine de la France.

 

 



31/12/2018
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