La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Les gaufres

Allons les enfants !  A qui le tour ?

 

C’est la fête des gaufres en Lorraine, pendant les longues soirées d’hiver.

Oui, c’était pour nous autres bambins une vraie fête, un jour mémorable et ardemment désiré que celui où, à force de « bouffonneries » comme disait m’man Victoire, nous avions décidé la grand-mère à faire les gaufres.

La veille au soir, l’aïeule avait mis de côté, au fond du ménager, dans un grand pot de grés vert à veines bleues, rempli à ras bord, le lait tout écumant de la dernière traite.

Le matin du grand jour, la Fifine m’envoyait chercher pour deux sous de levure chez le père Cadet, le coquetier du village.

— Bonjour, père Cadet, m’man Fifine m’envoie chercher pour deux sous de levure pour faire les gaufres.

Et je rapportais précieusement le petit paquet de papier jaune. J’assistais alors, avec une attention soutenue, à la confection du cassement.

Je prenais plaisir à voir, dans le grand saladier de fer-blanc : la farine imma­culée, les œufs tout frais pondus et le bon lait de la Brunette se mélanger petit à petit sous la main experte de la grand-mère, formant d'abord une pâte épaisse et collante, puis enfin un liquide d’une belle couleur jaune et blanche si appétis­sante que l’eau m'en venait à la bouche, nom’ donc, grand’mère ?...

Sa sauce me paraissait toujours un peu courte et, pour l’allonger, je versais prompt comme l’éclair — cet âge est sans pitié — un supplément de lait dans le grand saladier, aussitôt que maman Fifine avait le dos tourné.

Pour m’amuser, disais-je, je remuais le cassement, avec la cuiller, et le tour était joué.

Le précieux liquide, recouvert d’un grand couvercle de métal, était placé sur la plaque, auprès du feu. De temps en temps, j’allais m’assurer que la levure du père Cadet faisait son effet et j’examinais le niveau dans le saladier pour voir si ça levait.

Le soir enfin venu, le grand-père montait au grenier et redescendait lentement l’escalier portant une brassée de rondins bien secs. Puis, ô bonheur, c’était le tour du gaufri, rangé au fond de la taque depuis l’hiver dernier. Le cassement était assez levé, on allait se mettre en train.

Une grande flamme claire montait en pétillant dans la large cheminée lor­raine. Le grand-père s’installait commodément au coin du feu, accrochait la servante au cramail et attendait que sa bonne vieille ait mis dans le gaufrier légèrement chauffé trois grandes cuillers de saindoux. . . pour graisser le casse­ment.

Tout était prêt cette fois, on allait savourer les belles gaufres dorées.

Gravement, le bon vieillard verse une première louche de cassement, bien renflé, dans le moule tout ruisselant de graisse. . . Et claque ! voici la gaufre sur le feu... Pour qui sera-t-elle ?                                     ,

Déjà le grand-père, armé d’une fourchette en fer, décolle avec amour la gaufre tant désirée, dorée sur tranche', cuite à point et combien croustillante et appétissante ! . .

Six petites mains se tendent en même temps... La gaufre est enfin par­tagée, chacun savoure le morceau, encore fumant et qui dégage une odeur déli­cieuse.

Et les gaufres succèdent aux gaufres, toutes aussi réussies les unes que les autres...

Bravo grand-père ! — Bravo grand’mère !...

Chacun son tour, les enfants ! répète le bon grand-père à chaque coup de fourchette.

Personne n’est oublié à la ronde. De temps à autre, la grand’mère fait fondre un peu de saindoux — gros comme un êcaillet — puis le verse dans le grand saladier, pour réveiller le cassement. Mais les invités de la soirée ont soif. Not’ vieux quitte un instant sa place, descend à la cave et remonte une dernière de 93, cachée derrière les fagots, bien sûr ; les toiles d’araignée qui la tapissent en sont la preuve.

Et l’on boit à la santé de tous, des manquants et des présents. Et nous de crier en chœur :

 « A la santé des gaufres !»

 Allons les enfants ! — A qui le tour ? — En voilà une qui est bien rôtie !

Mais voici que le beau grand saladier se vide, il ne reste plus hélas ! que quel­ques cuillerées du cassement.

La grande horloge, au fond de la cuisine, vient de sonner lentement onze heures. La bise glaciale gronde à la porte et de temps en temps, un chien jappe dans une écurie voisine.

Les parents causent autour du foyer où brille une flamme qui pétille toujours dans la grande cheminée lorraine.

Le saladier de blanc fer est vide, les enfants sont endormis dans le giron de leur mère, ils aperçoivent, dans leur rêve innocent, des monceaux de gaufres dorées, toutes fumantes, et il leur semble entendre encore le bon vieux grand- père répétant après chaque coup de fourchette :

Allons les enfants !

A qui le tour ?......

C’est la fête des gaufres en Lorraine, pendant les longues soirées d'hiver.

 

 

Georges Lionnais.

Le Pays Lorrain - 1910

 



11/02/2018
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