La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Les petites gens de chez nous

Un jour sale et froid de février 1812. Quelque chose tombe du ciel de Lorraine, quelque chose qui n'est ni de la pluie, ni de la neige, mais un indéfinissable mélange de froidure qui vous glace les os, en passant sur le grand pont de Saint-Nicolas.

Mais rien n'arrête un notaire, un tabellion de Sa Majesté l'Empereur Napoléon, qui s'en vient faire un inventaire chez de tout pauvres gens de Varangéville, des gens qui sont morts jeunes, après peu d'années de mariage, un François Aubry et une Catherine Molard, celle-ci défunctée depuis trois semaines seulement.

De celle union si brève, un seul hoir est sorti, une petite Catherine Aubry, enfant procréée en 1806 et qui marche vers ses six ans, laissée en la garde de sa grand'mère, la vieille maman Molard.

Et ce malin de février 1812, sur les coups de huit heures et demie, Me Nicolas-Hubert Masson, notaire impérial, résidant à Saint-Nicolas, assisté de deux témoins, Nicolas Dupré, cultivateur à Varangéville, et Henri Bertrand, vigneron à Saint-Nicolas, s'en vient faire, à la réquisition d'Anne Berger, veuve de Christophe Molard, l'inventaire légal des meubles, titres, effets, papiers, enseignements et documents dépendants {sic) de la succession de Catherine Molard, veuve Aubry, demeurante en la rue de la Priolé, à la Basse-Varangéville.

 

 

 

C'était une humble maison de paysans de chez nous, en retrait dans un cougnat de la rue, avec, par devant, un fumier carré maintenu par trois mauvais bouts de planches, un fumier qui laissait aller comme une sueur et sur lequel, dès l'aube arrivée, venaient picorer toutes les poules du quartier.

En bas, sur la gauche, on voyait une porte basse dont la clanche était tout usée, et cette porte conduisait par un corridor étroit à la chambre de la mère Molard. Tout au fond, il y avait des engrangements qu'on louait à un Thouvenin, de Saint Nicolas, surnommé le « Sans- Cul », et qui prêtait aux gens besogneux « à la petite semaine ».

La mère Molard, qui attendait Mossieu Masson, avait fait vivement lever la « petite », allumé une bonne flambée à son âtre de feu, et devant sa taque noircie avait disposé, sur les sarments qui pétillaient, des jarrats de fagots, sciés rondement entre ses jambes.

Des mottes aussi étaient là, attendant leur tour pour se consumer lentement et entretenir la chaleur. De l'écurie toute voisine, il y avait des relents tout drôles qui montaient, et jetaient dans la chambre comme une saveur étrange. Dans ce réduit, où la paille était plutôt rare, on voyait des baraques de lapins, toutes suintantes des continuelles pissées, on voyait une vache sous poil brun âgée d'environ dix ans, et qui broyait vaguement des choses.

Le notaire commença par l'écurie. La vache des Aubry fut estimée 72 francs ; vingt fagots, 4 francs ; et la mère Molard réclama les lapins comme sa propriété personnelle.

A la cave, sous la cuisine donnant sur la cour, on trouva un pauvre vieux tonneau d'environ trois hectolitres, 3 francs, et un petit baril à huile, 75 centimes.

 

Après qu'il se fût un peu réchauffé au feu de mottes de là mère Molard, devant la petite Aubry, bien ahurie de ce remue-ménage, Me Masson, suivi de son petit clerc bancalant, grimpa à l'unique chambre du premier étage, par un escalier tout noir, où les marches grinçaient, débringuées.

Cette chambre, où l'on avait entassé l'humble mobilier des défunts Aubry, prenait jour sur la cour, une cour, étroite et pavée en pisé, une cour au puits mal fermé, à la trappe de cave vermoulue, avec des rames de fèves et des perches à houblon dans tous les coins.

Rapidement — sans rien négliger pourtant — le tabellion de Port dressa son inventaire. Le voici, tel qu'il nous l'a laissé, à nous, les héritiers de la pauvre petite Aubry de 1812, qui devait être ma mère-grand, et qui dort, depuis trente ans, son éternel sommeil de mort en l’aîtrée séculaire de Varangéville.

S’ensuit l'inventaire de Me Masson, notaire impérial à Saint-Nicolas :

Un cramail, deux vieux chenets, une pelle à feu, un soufflet et un petit tire-braise, le tout vieux, estimé à fr. 50.

Un gril et un trois pieds, 0 fr. 50; un pot, une quoquotte, avec leurs couvertes et un petit chaudron, 1 fr. 20.

Deux vieilles sapines (pour la lessive) et une queuière en bois, 0 f r. 30 ; — deux pots de grès et quatre de terre, 1 franc ; — un kilogramme de goutte (du saindoux), 0 fr. 80; — une petite lanterne, un entonnoir et une petite mesure en fer blanc et une bouteille de verre, 0 fr. 65.

Six queuières en fer blanc, cinq vieilles fourchettes, une écumoire et une petite écueille d'étain, 0 fr. 75.

Vingt-neuf pièces de faïence, 2 fr. 30; — une salière, un verre et deux moutardiers de grès, 0 fr. 50; — un seau ferré, 1 fr. 50.

Une pelle à frire, une bêche, un bêchoir et deux serpettes de jardin, le tout vieux, 1 fr. 50 ; — un tour à filer et un dévidoir vieux, 2 f r. 50; — une cruche de grès, un fer à repasser et un vieux fusil, 4 fr. 50.

Une marque en fer, une hotte, un corbillon et un saloir, vieux, 1 franc.

Une table en sapin avec son plain, 0 f r. 50; — sept chaises empaillées et une d'église, 4 francs ; — huit draps de grosse toile déjà menée (usée), 21 francs; — quatre nappes, 2 fr. 50 ; — deux grandes tayes d'oreilliers et quatre des petites, 4 fr. ; — huit serviettes, dont six unies et les deux autres en nappages, 4 francs.

Un cendrier (pour la lessive), 1 franc ; — neuf tabliers de cuisine, 3 francs; — sept vieilles chemises de la deffunte, bien menées, 9 francs; — une petite couverture en toile piquée et une autre d'indienne, très vieilles, 1 fr. 50; — vingt autres chemises encore de femme. Trois juppes en toile rayé, 4 francs ; — trois juppes en laine, aussi à rayes. 6 francs ; une juppe d'indienne doublée de flanelle. 6 francs : — une juppe en croisé, 4 francs ; une juppe en pluche, 3 francs; — une juppe et un corset d'indienne, 8 francs ; — une juppe de droguet rouge et un corset de drap de même couleur, 8 francs ; — une juppe et un corset de drap noir, 6 francs ; — deux vieux corsets en soye, 8 francs ; — trois autres corsets, un d'indienne jaune, un noir aussi d'indienne et un autre en toile de coton blanc, 4 francs; — deux autres vieilles juppes, une de toile et l'autre de flanelle, 3 francs.

Trois tabéliers, un d'indienne noir, un d'indienne rouge rayé et un autre à fleurs, 4 francs ; — deux petits mouchoirs en mousseline, 0 fr. 75 ; — six mètres de toile blanche, 8 fr. ; — huit mètres de toile grise, 13 francs.

Un corset de misselaîne, vieux, 0 fr. 50 ; une paire de poches, 0 f r. 40 ; neuf vieilles coiffures, 4 francs; trois vieux rideaux de toile blanche et un vieux corset sans manche, 1 fr. 50.

Trois vieilles paires de souliers, 3 francs ; trois petites paillasses d'enfant et un petit sac en toile grise, 1 franc. Douze paires de bas, tant laine que fil, vieux, 3 francs; — deux petits rideaux d'indienne, 0 fr. 50. Un pétrin en sapin et le pied en chêne, 4 francs; — une crédance en bois chêne ayant deux volets et trois tiroirs, 15 francs.

Une armoire en bois chêne, ayant deux volets, 40 francs. Un lit à quatre colonnes, composé d'une paillasse, deux plumons en toile collée, un matelas en toile barrée, deux oreillers, un traversin, une couverture en toile rayée piquée, des rideaux en misselaîne, le chevet et à côté en serge verte, 76 francs.

Deux petites bandes de lard, 15 francs; — un saloir avec son couvercle, 6 francs.

Et c'est tout !

Les pauvres vieilles mains calleuses de la mère Molard ont fini d'exhiber au tabellion impérial les bardes et le linge intime de sa fille morte, d'ouvrir et de refermer la crédence et l'armoire, et de remettre les plumons du beau grand lit à colonnes.

C'est fini.

Dans un tiroir pourtant on trouve 7 fr. 65 en monnaie de cuivre, un petit Bon Dieu en or, estimé 9 francs, et une petite paire de boucles d'argent, « semblable à celle de jartièrcs », 1 fr. 50. Il y a aussi quelques billets passés au profit des défunts Aubry : par Joseph Thicsselin, vigneron à Crétic, de quatre réseaux de blé, payables comme il se vendra à la Saint-Jean IS0G ; - par J. Gand, du 16 août 1807, portant cent huit francs tournois, sans intérêt cotté ; — par Nicolas Richard, vigneron à Varangéville, et Marguerite Mathieu, veuve de Joseph Badel, sa belle-mère, le 29 janvier 1811, portant 800 francs avec la rente à cinq sans retenue ; — enfin, par ledit Nicolas Richard, du 20 janvier 1811, portant 65 francs, ne stipulant point de rente.

Le notaire ajoute à ce piètre inventaire, qu'il n'est pas connu de dettes passives, si ce n'est les frais funéraires, remèdes et honoraires du sieur Cupers, médecin. L'inventaire, commencé à 8 heures et demie du matin, se termina seulement vers une heure de relevée, et il ne faisait pas gras, je vous l'assure, quand Me Masson et son petit clerc clopinant repassèrent le grand pont de la Meurthe. On n'allait pas vite, dans ce temps-là, et Me Masson procédait avec une sage lenteur, devenue proverbiale dans le canton : « On mettrait le feu au derrière du notaire-là, qu'il n'irait pas plus vite pour ça ! »

Voici les frais de cet inventaire : vacation du notaire, 4 francs; un franc pour la nomination d'un expert-estimateur, le sieur Alexis Thiéry, huissier à Saint-Nicolas ; dix sous pour le petit clerc, 7 francs de papier timbré, dix sous pour les témoins, 5 fr. 50 de droits d'enregistrement, et 16 francs d'expédition en double.

Le total des frais de celle misérable succession de quelques centaines de francs se monta à 55 fr. 31, payés seulement par la mère Molard le 15 octobre 1811.

Quand il partit, sur sa « une heure de relevée », Me Masson, qui était un digne homme, allez, fit un au revoir amical à la mère Molard, et salua respectueusement Dom Rêne, ancien bénédictin et curé de Varangéville, qui passait justement pour aller à la Priolé.

— Qu'est-ce qu'on fera de la pauvre petite-là, donc, Monsieur Masson ?

— Ma foi, Monsieur le Curé, dans une quinzaine d'années, ça pourra être une assez bonne prise pour un jeune homme d'ici ou des environs. La mère Molard est solide, elle durera assez longtemps pour élever l'enfant des Aubry.

 

La prophétie de Me Masson s'est réalisée. La mère Molard vécut très vieille, toute crépie, toute brème, ramassant des sous à sa petite, déjà fine comme l'ambre. Et « la petite, lé pialte », demeura à côté de « sa grand' », à bonne école pour œuvrer, fouiller, aller à la vigne, aux jardins, aux champs, aux luzernières du Pré-Dieu, pour économiser par rouges liards et se faire une bonne goyotte pour le jour où, s'en allant sur dix-neuf ans, elle épousa un jeune gars de Maixe, le Sébastien Lacour.

Le Sébastien Lacour était « bien de chez eux »; il avait deux soeurs mariées, l'une à un Virlet, de Vigneulles, l'autre à un Jacquet, de Sommerviller, et qui avaient déjà fait une gironnée d'enfants au pays lorrain.

Dans ce vieil inventaire de papier jauni qui dormait au fond d'un tiroir, il y a tout un siècle d'honneur et de foi, de probité et d'économies prodigieuses. Il y a des vies mortes qui ont passé sans bruit, en faisant l'oeuvre des ancêtres, labourant profond cette bonne terre de Lorraine, la nôtre, et, sans nulle ambition, allant ainsi du berceau à la tombe, du grand lit à colonnes et à rideaux de miselaine à la fosse, oubliée aujourd'hui, terre et poussière retournant à la terre de chez nous.

A des jours, un homme, au cimetière de Varangéville, fouille cette terre et rouvre ce sol, fait de poussière humaine depuis près de huit cents ans... et l'on voit des ossements qui blanchissent au soleil et qui s'écrasent sous le pied des passants... et l'on recueille des esquilles brisées, ultimes vestiges des générations disparues. Et je songe alors à ces Aubry, à ces Molard, à ces Lacourr, à ces Masson, à ces Colson, à ces Dussaulx qui ne sont plus que poussière et que cendre... je songe qu'ils ont vécu là, qu'ils se sont endormis près du vieux moûtier, qu'ils ont fait oeuvre bonne dans leur simplicité et leur pauvreté de petites gens de Lorraine... et que leurs âmes doivent reposer bien doucement — les belles âmes claires et pures de nos terriens — en la sainte paix de Dieu, pour jamais.

 

Source : Badel, Émile (1861-1936). Terre de Lorraine - 1917

 

 

 

 

 



05/12/2017
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