La Lorraine dans le temps

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Les portes de Nancy - 1. la porte Saint Nicolas

La première porte qui fut terminée dans la Ville-Neuve fut la porte Saint-Nicolas. On y travailla dès l’année 1603, au moment où l’on hâta la construction des remparts définitifs de la ville. La porte était à peu près terminée en 1608, au moment de la mort de Charles III ; il ne restait qu'à la décorer de quelques-unes de ses sculptures (en fait les sculptures ne seront jamais exécutées). La porte reçut d’abord le nom de porte de Saurupt, à cause d’une maison de campagne voisine ; puis on l’appela porte Saint-Nicolas, parce qu’elle conduisait à la cité de Saint-Nicolas-de-Port, et aussi parce que saint Nicolas était le patron de la Lorraine, depuis le jour où les reliques de l’évêque de Myre furent amenées de Bari dans notre province. Ce nom était déjà celui de la porte Sud de la Ville-Vieille, et on eut soin de distin­guer la porte Saint-Nicolas de la Ville-Neuve et la porte Saint-Nicolas de la Ville-Vieille.

De cette porte, il ne reste aujourd’hui que les deux façades et encore elles ont subi des modifications profondes. La façade extérieure — celle qui regarde le faubourg — donnait accès dans la ville par trois baies, une porte centrale et deux portes latérales ; mais la porte latérale de droite fut d’assez bonne heure bouchée par des constructions parasites ; contre elle s’appuyèrent de petites boutiques.

 

 

A cause du commerce très actif qui se faisait par cette voie, il était devenu néces­saire de dégager cette façade et aussi de rendre les ouvertures plus larges. On rasa les boutiques, on détruisit les trois portes et on ne laissa subsister que deux ouvertures séparées par un pilier central. Le changement eut lieu en 1864 et on ne peut que l’approuver, puisqu’il a permis la conservation de la porte, sans trop gêner la circulation ; en même temps on a percé à côté de la porte deux ouvertures latérales pour les piétons. Autrefois, au-dessus de la porte cen­trale, se trouvait un écu qui portait les armes d’Elisée de Haraucourt, gouverneur de Nancy à l’époque où la porte fut élevée. L’écu existe encore : on voit le heaume qui lui sert de cimier ; mais les armoiries ont disparu et on ne les a pas rétablies en 1864.

 

Au-dessus de l’entablement, dans l’attique qui correspond en largeur à l’an­cienne porte centrale, on devait sculpter en un compartiment inférieur le char­don de Nancy, avec la devise : Non inultiis premor ; et on sculpta dans un com­partiment supérieur les armes pleines de Lorraine surmontées d’une couronne et d’une aigle et ayant pour support deux autres aigles affrontées, parées du collier perlé portant une croix de Lorraine. Ces belles armoiries, œuvre d’un des artistes de l’époque de Charles III, peut-être de Jean Richier ou d’un des Drouin, ont été martelées sous la Révolution, par suite de la loi du 18 septembre 1792 ; mais en 1864, lors de la transformation de la porte, elles ont été remplacées avec beaucoup d’habileté, et il faut savoir gré à la municipalité de l’époque de l’intelli­gente initiative qu’elle a prise. Les nouvelles armoiries ont été sculptées par Laurent fils et Pierron et l’ouvrage leur fait honneur. L’attique se termine par un fronton triangulaire ouvert dans sa partie centrale. Là a été disposé un pié­destal destiné à recevoir une sculpture, sans doute le buste de Charles III, et notre duc aurait ainsi présidé à la ville fondée par lui. Mais ce piédestal reste toujours vide. Sur le côté du fronton deux autres piédestaux ont été garnis en 1864 de grenades enflammées. Aux deux côtés de l’attique, devaient se dresser deux statues en pied, comme à la façade extérieure de la porte Saint- Georges ; ces statues auraient été, d’après Noël, celles de saint Nicolas et de la Vierge ; mais, en réalité, elles ne furent jamais élevées, quoiqu’elles soient représentées sur le plan de La Ruelle en 1611. En 1864, on a placé sur ces socles les deux obélisques que l’on y voit actuellement et qui sont couronnés par des grenades enflammées. A l’origine, deux élégantes échauguettes que repré­sente la vue d’Israël Silvestre, reliaient la porte aux courtines voisines.

 

Jadis contre cette façade s’appuyait une voûte qui occupait à peu près la moitié de l’espace entre les deux portes, et au-dessus de ces voûtes se trouvait un logement. Ce logement mérite de nous arrêter. Ici et sur la porte Saint-Georges ont été installées en 1831 les premières écoles primaires municipales de Nancy, celles qu’on nommait les écoles mutuelles. On accédait à ce bâtiment par un vaste escalier qui partait de l'intérieur de la ville, de cet enfoncement où est aujourd’hui un garage d’automobiles. L’école resta là jusqu’en 1851, où elle fut transférée rue Saint-Nicolas, et notre construction, après avoir servi de gre­nier, disparut en 1864. Le côté intérieur de cette seconde porte fut assez habilement arrangé par l’architecte ; il y a fait sculpter en un cartouche le char­don de Nancy et les alérions de Lorraine ; au-dessus, sur une table de marbre, il a écrit le nom de la porte et la date de la restauration, et en relief, au-devant d’un faisceau de drapeaux, il a placé l’aigle portant au cou la croix de Lorraine. Mais pourquoi a-t-on laissé entièrement nu le côté extérieur de la première porte qui est si laide ? En 1864 disparurent les boutiques parasites qui étaient placées sous la voûte : logements du concierge, du receveur de l’octroi, corps de garde, etc. Elles furent remplacées par les magasins qui existent actuellement.

Nous voici devant la façade du côté de la ville. La porte se compose de deux étages, chacun comprenant trois baies que séparent des colonnes doriques. Pen­dant longtemps la baie centrale à l’étage inférieur était seule ouverte ; les deux autres n’ont été percées qu’en 1864, en même temps qu’on créait, sur le côté gauche un passage pour les piétons. Le second étage se terminait par un enta­blement orné de triglyphes et supportant quatre piédestaux. Peut-être, comme à l’autre porte, ces piédestaux devaient recevoir des statues ou des bustes, qui n’ont jamais été exécutées. Les choses demeurèrent ainsi jusqu’en 1761. En cette année, les princesses Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, devaient se rendre à Plombières et visiter par la même occasion leur grand-père, le vieux roi Stanislas Leszczinski. Elles promettaient aussi de s’arrêter à Nancy. Le 4 juillet, elles arrivèrent en effet dans notre ville ; elles y entrèrent sous un arc de triomphe dressé à l’endroit où bientôt sera élevée la porte Stanislas et, après avoir visité la Place-Royale, elles ressortirent par la porte Saint-Nicolas, pour aller coucher à la Malgrange. Or, à cette occasion, l’Hôtel-de-Ville de Nancy, stimulé par le lieutenant de police Du rival, modifia entièrement l’as­pect de cette façade. A l’étage inférieur, il fit plaquer contre les deux baies fermées de la porte des fleurs de lys et des croix de Lorraine ; au-dessus de la porte centrale il sculpta le chardon de Nancy et sur la frise se déroula cette inscription : Réparée et ornée par le magistrat pour le passage des Dames de France Adélaïde et Victoire, le IV juillet MDCCLX. Au premier étage on plaça dans la baie centrale un buste de Stanislas avec les initiales entre­croisées S. et R : Stanislaus Rex ;  on encadra le buste de drapeaux et de divers emblèmes ; dans les baies extérieures, 011 sculpta les chiffres d’Adelaïde et de Victoire. Ces ornements parasites ne tardèrent pas à disparaître ; et, sous la Révo­lution, après le décret de septembre 1792, fut brisé le buste de Stanislas. Mais au-dessus de la porte, on eut l’idée de placer sur les quatre piédestaux deux vases entre deux groupes d’enfants, dans le style des vases et des groupes de la Place-Royale. Ces ornements rococo qui subsistent donnent un faux air XVIIIe siècle à cette porte, plus ancienne d’un siècle et demi ; ils font paraître mièvre au monument qui était à l’origine un monument militaire.

 

 

La porte Saint-Nicolas rappelle de bien nombreux souvenirs qui la doivent rendre chère aux Nancéiens. C’est par ici qu’à partir de Charles III, les ducs lorrains faisaient leur entrée dans leur capitale à leur avènement et qu’ils prêtaient le serment de garder les privilèges de la noblesse, du clergé et du tiers-état. Henri II le premier y a accompli cette cérémonie, le 20 avril 1610 ; Charles IV s’y est soumis le Ier mars 1626 ; le duc Léopold, après son mariage avec Elisabeth d’Orléans, le 10 novembre 1698, puis en dernier lieu François III, le 3 jan­vier 1730. Ce serment fut juré par Henri II à l’extérieur de la porte, et deux tabellions, placés dans l’échaugette voisine, dressaient acte des paroles du prince ; sous Charles IV, il fut reçu par Philippe de Ligniville, prévôt de Saint-Georges, entre les deux portes, et, sous Léopold, il fut prononcé entre les mains de l’abbé Le Bègue, doyen de la Primatiale, sur un autel placé entre ces deux mêmes portes).

Sous la Révolution, la porte reçut le nom de porte de la Constitution ; la voie qui y aboutissait, notre rue Saint-Dizier, s’appela aussi rue de la Constitu­tion. Le nom était bien choisi pour une porte où les privilèges du pays étaient jurés à chaque avènement. On lit encore ce nom : porte de la Constitution, sur la façade extérieure. La porte fut menacée à diverses reprises au XIXe siècle ; mais elle trouva d’énergiques défenseurs : en 1845, M. Noël ; en 1859, M. Léon Mougenot. Les défenseurs triomphèrent ; la solution adoptée est assez élégante. Que ne peut-on en dire tout à fait autant de celle qui mit fin à la grande querelle de la porte Saint-Georges ?

 

Ch. PFISTER (1904)

 

 

 



11/10/2018
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