La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Les Sociétés de musique de Nancy autrefois

 

L'art de la musique a toujours été en honneur en Lorraine et particulièrement à Nancy, si réputée, déjà, au XVIème siècle pour son bon goût et son sens artistique.

Si nous nous reportons aux temps lointains, il suffit d'observer les monuments (portique du palais ducal), les tapisseries exposées au Musée lorrain, les dessins et gravures de Jacques Callot, les verrières de nos églises, tous les vestiges de l'ornementation qui reproduisent si fidèlement les costumes, les habitudes, les usages de la vie domestique, les fêtes, les cérémonies funèbres, pour se rendre compte du rôle important que l'art de la musique a rempli dans la vie privée des Lorrains d'autrefois : seigneurs, bourgeois, artisans comme simples roturiers. D'ailleurs, la cour de Lorraine, si accueillante, leur en donnait l'exemple en protégeant les ménestrels et les chanteurs.

Le duc Charles II, qui vivait à l'époque de Jeanne d'Arc, était un musicien passionné qui s'enfermait de longues heures dans les appartements de son « castel » de la place des Dames, pour jouer de la harpe, son instrument favori.

Son gendre, René V d'Anjou, roi de Sicile, fonde une maîtrise de douze chantres qui devait le suivre dans tous ses déplacements. Ils étaient largement rétribués et portaient une livrée aux couleurs du roi, « robes de migraine » (demi-écarlate), doublées de fourrure de gris. Outre ses chanteurs attitrés, il avait une musique « de chambre » puis une musique « de chapelle » pour les offices religieux. Son orchestre se composait de joueurs de rebecq (violon primitif), de musette, de harpe, de flûte, de luth, de cornemuse, de cor et de « vièle », Il est souvent question aussi des tambourins, qui jouaient à la fois du tambour et du hautbois.

Le duc René II, petit-fils du précédent, si populaire à Nancy, était également amateur de musique. C'est sous son long règne que fut créée, en 1504, à Nancy, la corporation des ménestriers, qui admettait aussi les femmes (ménestrelles). Cette corporation choisit comme patron saint Genest. Les règlements étaient très sévères, et nul ne pouvait être joueur de rebecq, de luth ou de vièle sans avoir été « hanté », c'est-à-dire admis dans le « han » ou corporation. Saint Genest était le patron des ménestriers, mais les enfants de chœur honoraient sainte Cécile. Le duc de Lorraine, bienfaiteur de l'une et l'autre confrérie, donnait une généreuse offrande aux ménestriers le jour de la fête de saint Genest; mais, d'autre part, on trouve au compte du cellérier, pour 1582, le jour de la fête de sainte Cécile, une distribution de « petits pastelz aux enfants de cueur de Saint-Georges ». Le maître de chapelle du duc de Lorraine jouissait de revenus spéciaux et le duc était généreux : en 1502, les comptes du cellérier de Lorraine portent la dépense suivante : « A Pierrequin de Thiérache, maître de la chapelle Saint-Georges, vingt florins d'or que Monseigneur lui a donnés pour sa réception à la prébende, pour qu'il en eust meilleur vouloir d'apprendre les dicts enfants de cueur ».

Le duc Antoine, comme son père, fut le grand protecteur des disciples de saint Genest et de sainte Cécile. Il fit construire, Grande-Rue, par l'artiste Mansuy Gauvain, le Palais ducal.  La porterie, qui est une merveille du style renaissance, porte en une niche profonde la statue équestre du bon duc Antoine ! Les deux piliers qui encadrent la grande porte sont chargés de sculptures très curieuses : casques, faisceau, poissons, trophées d'armes et d'instruments de musique, alternant avec des bonshommes jouant de la trompette.

Le duc et son épouse, Renée de Bourbon, aiment beaucoup la  musique : en 1517, les comptes du receveur portent en dépense : « Somme payée à Michelet, tambourin et à son compaignon qui ont sonné pendant le lever de Monseigneur. »

On mangeait aussi en musique : « A Paul et à son compaignon,  accompagnés du tambourin de la Reine, qui ont joué au disner dé Monseigneur. » À l'issue du festin, les musiciens annonçaient que les convives devaient quitter la salle : « Aux batteurs de sonnettes, après souper en salle. »

Mais les artistes étaient aussi altérés après l'exécution de leurs morceaux. En 1510, « à Pierrequin, chantre, deux florins que Monseigneur lui a donnés et à un de ses compâignôns, chantres, pour boire ».

Le duc était très familier avec ses musiciens. En 1542, il perdit une somme d'argent en « jouant à la paulme avec son haultz-boys et son organiste ».

Les séjours prolongés à la campagne finissent à la longue par devenir monotones et portent à la mélancolie,  aussi a-t-on recours a des distractions variées : jeu à la paume, chasses, danses ; la musique a sa large part dans les distractions. En 1536, somme payée « pour les haultz-boys de Toul qui allèrent jouer à Gondreville ». Un de ces joueurs de haultz-boys, Mangin, fut chargé en 1534, d'acheter  à Toul 4 violuiis qui n'étaient pas coûteux (ils furent payés 3 francs chacun). En 1538, le receveur indemnise  « les ménestriers qui menaient la feste en la dite ville (de Gondreville), en faisaient danser les damoiselles ». En 1538, sont payés « quatre florins à un tambourin et deux siens compaignons, mandés à Gondreville à la venue du duc et de la duchesse, à leur retour de Nice ».

La musique est encore utilisée pour remonter le moral des habitants, dans les époques troublées ; lors de la terrible peste de 1517, on trouve la dépense suivante : à Phillibert, tambourin, deux francs eu considération du passe-temps qu'il a baillé à ceux qui ont demeuré audit Nancy pendant le danger de la peste ».

Sous le règne du duc Charles III, le créateur de la ville neuve de Nancy, l'épinette est devenue l'instrument à la mode ; dans toutes les maisons bourgeoises, les jeunes filles jouent de l'épinette ; les artistes chantent en s'accompagnant de ce piano primitif : les cordes étaient mises en vibration par des becs de plumes qui les frappaient et correspondaient à un clavier composé d'un nombre restreint de touches.

La musique ordinaire de Charles III, en 1595, se composait de cinq violons, une cornemuse et une épinette. La pompe funèbre de Charles III, gravée par Claude La Ruelle, une des oeuvres les plus remarquables qui figurent au Musée lorrain, montre les musiciens et les chantres de la chapelle exécutant leurs morceaux funèbres lors de la cérémonie, en l'église des Cordeliers, puis au cours du trajet, de l'église à la collégiale de Saint-Georges, où devait avoir lieu l'inhumation.

C'est de la même époque Renaissance que datent les merveilleuses stalles en bois sculpté de l'abbaye de Salivai, qui entourent le chœur de l'église des Cordeliers ; on y voit des anges jouant de toutes sortes d'instruments de l'époque du XVIème siècle.

Plus tard, au XVIIème siècle, le duc Léopold, protecteur des arts et des lettres, subventionne largement ses musiciens. En 1698, on trouve une « somme payée aux trompettes qui sont allés à Mirecourt, par ordre de S. A., acheter des violons chez Claude Trévillot » ; on voit que ce luthier avait une certaine renommée, puisqu'il était le fournisseur de la cour de Lorraine.

Le 7 mars 1731, quelques amateurs de musique de Nancy s'associèrent et constituèrent une Académie de musique dont le duc François III se déclara le protecteur. Les membres titulaires devaient participer aux concerts et payer chaque année 10 livres pour dépenses d'instruments et de partitions. Les membres associés, musiciens de profession, ne payaient rien, mais devaient suivre assidûment les répétitions. L'Académie donnait deux concerts par semaine, jeudi et dimanche, à 5 heures du soir. Les membres actifs et honoraires pouvaient y amener deux dames ; le jour de la fête du duc François, 5 décembre, l'Académie devait faire exécuter une grand'messe en musique et chanter un Te Deum aux Cordeliers ; ce jour-là, le concert était public et gratuit. L'Académie avait un sceau représentant une lyre avec cette devise: « Allicit et sociat » (elle attire et elle associe).

Le siège de l'Académie de musique était le petit Hôtel des Pages, au n° 4 de la place de la Carrière. La salle du premier étage, où siège aujourd'hui le Conseil des Prud'hommes, lui était réservée ; elle avait servi précédemment à l'Académie littéraire de Léopold, qui s'était transportée à Lunéville.

Si les répétitions avaient lieu à l'Hôtel des Pages, les concerts, qui commencèrent dès octobre 1731 et qui eurent un grand succès, étaient donnés en la salle de l'ancien Opéra, aujourd'hui disparu. Cette salle de concert avait été construite à l'emplacement des écuries du Palais, où sont actuellement les bâtiments de la gendarmerie. Il n'y a pas encore bien longtemps, la rue de la Gendarmerie, qui n'était pas réunie à la rue Jacquot, portait le nom d'impasse de l'Opéra. On donna aussi des concerts dans la grande salle des fêtes du rez-de-chaussée à l'Hôtel de Ville nouvellement construit place Royale, devenue place Stanislas. En 1743, la tour des archives de l'ancien palais ducal fut démolie, le trésor des chartes transporté à l'Hôtel des Pages. L'Académie de musique, dépossédée du local qui lui avait été concédé, trouva difficilement d'autres emplacements ; elle fut dissoute en 1756, et il n'y eut plus, à Nancy, au cours du XVIIIème siècle, que de rares concerts publics.

Nous voici arrivés à la période de la Révolution Française. Il n'est plus question de concerts, ni de fêtes mondaines ; mais la musique est associée dans une large mesure aux cérémonies patriotiques et religieuses.

Voici, par exemple, quelle part lui fut donnée à la Fête civique du décadi, 30 brumaire de l'an II de la République (1793) : « La veille de la fête a été annoncée au son de la caisse, avec invitation aux citoyens de concourir à sa solennité.

Le lendemain, à neuf heures du matin, un groupe de musiciens, suivi d'une masse de citoyens, a apporté à la salle des séances de la Société populaire, la statue de la Liberté ; les corps constitués s'y sont rendus, ainsi que Faure, représentant du peuple.

A dix heures, la marche a été dirigée vers le Temple de la Raison (Eglise Primatiale). Un groupe de tambours et de musiciens précédait la Société populaire en masse, au milieu de laquelle flottait le drapeau de la surveillance.

Un chœur de jeunes citoyennes, vêtues de blanc, et ornées de la ceinture tricolore, environnaient la statue de la Liberté et chantaient l'hymne chéri de cette déesse. Paraissaient ensuite le représentant du peuple, entouré des corps constitués, tous revêtus de leurs insignes ; ils étaient suivis d'un groupe de citoyens et de citoyennes chantant l'hymne des bonnes moeurs... »

Après le discours du citoyen Faure, « ...un chœur de citoyens accompagné de la musique, a chanté l'hymne des sans-culottes, dont le refrain était répété par tous les citoyens. Après lequel hymne, le cortège a pris sa marche, en répétant l'hymne de la Liberté... »

Voici, d'autre part, l'ordre de marche de la fête à l'Etre Suprême, célébrée à Nancy le 20 prairial an II (1793) : « ...A quatre heures du matin, divers groupes de tambours battront la générale dans toutes les rues de la ville et des faubourgs. Aussitôt chaque citoyen placera, à l'extérieur de son domicile, des banderoles tricolores et des guirlandes de fleurs décoreront les portiques des maisons.

Un chœur composé de deux mères de famille, de deux filles de 12 ans, deux de 15 ans, quatre garçons du même âge et quatre pères de famille se rendra au faubourg de la République (Grande-Rue). Un chœur semblablement  composé se rendra au faubourg de la Constitution (Saint-Georges).  Un chœur composé de six mères de familles, six jeunes filles, six garçons et douze hommes se rendra sur la place de la Réclusion. Un chœur semblablement composé se rendra sur la place de la Constitution (place du Marché), un autre sur la place de la Réunion, un autre sur la place de la Liberté (place Carnot).

Ces chœurs seront formés en rendus sur lesdites places à six  heures sonnant du matin ; deux coups de canon se feront entendre et les chœurs chanteront l'hymne n° 1 ; ensuite tous les chœurs se rendront, en chantant cet hymne, sur la place du Peuple (place Stanislas) et se placeront autour du faisceau qui sera couvert de guirlandes, de fleurs et de verdure...

...Les musiciens se trouveront sur le balcon de la Maison Commune et accompagneront le chant des chœurs. À huit heures, les groupes de chaque section s'apprêteront.

A la même heure, les autorités constituées et la Société populaire réunies dans la salle du Club (rue des Dominicains), les sociétaires, deux à deux, sur deux colonnes, au milieu desquels seront portés les bustes des Martyrs de la Liberté, se rendront au Temple (l'inscription de Temple de l'Etre Suprême, sur le portail de la cathédrale, est encore très visible), où la musique les attendra ; en entrant dans le temple, l'orgue jouera le bruit de guerre, ensuite l'hymne de la Liberté sera chanté par les musiciens...

Ensuite le silence règne, une musique douce et harmonieuse se fait entendre, les pères de famille avec leurs fils chantent l'hymne 6 ; ensuite les mères et leurs filles chantent l'hymne 7. L'hymne 8 est chanté ensuite par tout le peuple. Le cri de Vive la République se répète trois fois.

Hymne VIII (Air des Marseillais)

Nous t'invoquons, Etre suprême.

Que nos voix percent jusqu'aux cieux,

Chacune de nous t'adore et t'aime ;

Tu te rends présent en tous lieux (bis).

Que nos chœurs te servent de temple :

Complais-toi parmi tes enfants,

Rends-nous vertueux et prudents.

 Que l'univers, à notre exemple

T'adore par amour, t'aime de bonne foi ;

Unis (bis) tous les humains, unis-les par ta Loi. etc...

Ces cérémonies religieuses et patriotiques se renouvellent souvent jusqu'en l'an VIII, bien qu'elles perdent peu à peu de leur animation, mais toujours, la musique et les chœurs y tiennent une large place.

Il y aurait beaucoup à dire au sujet du rôle de la musique dans les fêtes qui furent données au cours du XIXème siècle, par exemple, à l'occasion du retour à Nancy des restes mortels des princes lorrains inhumés solennellement dans les caveaux de la Chapelle Ronde en 1826 et du passage de Charles X à Nancy (15 et 16 septembre 1828). Nous nous bornerons à signaler les fêtes grandioses qui furent données les 14, 15 et 16 juillet 1866 pour célébrer le centenaire de la réunion de la Lorraine à la France, en présence de l'Impératrice et du Prince impérial.

Nancy avait alors trois sociétés chorales : Société Sainte-Cécile, dont la bannière de velours vert frangé d'or était surmontée d'une lyre ornée d'un écusson aux armes de Nancy ; elle portait cinq médailles remportées dans les concours ; la Chorale Saint-Léon, avec bannière de soie pensée, portant les mêmes emblèmes que la précédente ; enfin la Gernania, ayant un drapeau aux couleurs allemandes.

1.200 chanteurs des sociétés lorraines, dirigés par M. Moulin, chef d'orchestre de la Société Sainte-Cécile, exécutèrent des chœurs place Stanislas. Le lundi 15 juillet, un festival fut donné par l'Association des artistes (après le banquet à la salle des Cerfs), dans la grande salle de concert provisoirement élevée sur la place de Grève. L'orchestre a joué l'ouverture solennelle de Ries, puis les chœurs composés de 80 dames et demoiselles, de 80 enfants et 170 chanteurs, fournis par les sociétés chorales de Nancy et l'Orphéon de Metz, ont chanté l'introduction de « Moïse », très applaudie par l'auditoire.

 

Léopold Bouchot.

 

Bulletin de la Société lorraine des études locales dans l'enseignement public (1930)

 

 



09/04/2018
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