La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Les Suédois dans le ban de Fraize en 1659 (d'après la tradition populaire)

 

 

 

Ce fut une époque bien triste et bien pénible pour la pauvre Lorraine, que celle où elle eut à soutenir à la fois le choc des armées françaises, aidées de leurs sauvages alliés les Suédois. Pour des motifs politiques qu'il est inutile de relater ici, et dont la tradition est restée ignorante, les Suédois, qui occupaient l'Alsace, firent d'abord irruption dans le Val de Saint-Dié (1655), qu'ils dévastèrent complètement ; il ne paraît pas qu'alors ils eussent remonté la vallée de la Meurthe, pour opérer leur pillage jusqu'à Fraize. A ce moment, les troupes lorraines parvinrent cependant à refouler les agresseurs jusqu'en Alsace mais le duc Charles de Lorraine ne pouvait tenir tête longtemps à l'habileté du cardinal de Richelieu, ni surtout à ses puissantes ressources, et après maintes escarmouches, mêlées de succès et de revers, la Lorraine se trouva de nouveau envahie, d'un côté par les Français et de l'autre par leurs alliés les Suédois, connus généralement dans le val de Fraize sous le nom de Houèbes, selon l'idiome du pays ; c'était en 1639.

Cette fois (c'est la tradition qui parle), les Suédois furent vraiment cruels, et s'abandonnèrent à des actes de sauvagerie sans pareille, pillant, égorgeant et incendiant tout à la fois. L'histoire est d'accord avec la tradition pour l'exactitude de ces faits. Il ne paraît pas certain que ce fussent les mêmes bandes qui ravagèrent en même temps Saint-Dié et Fraize, car les récits des anciens indiquent clairement que les Houèbes faisaient leur entrée par le col du Bonhomme, et en outre, l'histoire mentionne un gros de troupes suédoises, en permanence au pied des Vosges, pour de là se porter où il y avait quelque curée à faire. Après leurs déprédations, ces bandes chargées de butin reprenaient également le chemin des montagnes.

La localité de Plainfaing eut surtout beaucoup à souffrir de la férocité de ces brigands, et on va jusqu'à dire que ce pays fut en partie dépeuplé, autant par les assassinats des Houèbes que par la mortalité qui suivit leurs ravages. Il en fut de même dans la vallée de Clefcy, très peuplée alors, et dont les habitants se réfugièrent au fond des forêts, pour échapper à la fureur de la soldatesque. Quelques-uns ont voulu dire que Fraize même n'aurait pas été épargné par ces sauvages, qui l'auraient incendié ; cette version est fort contestable, car la tradition n'en parle nullement, et si cet incendie considérable avait eu lieu, le souvenir s'en serait conservé comme les autres faits frappants de la même époque. Il est vrai aussi que le millésime le plus ancien que l'on puisse trouver inscrit sur nos demeures, ne remonte guère au-delà de l'invasion suédoise. Le plus ancien que j'aie pu découvrir dans la rue de la Costelle, qui est pourtant le noyau primitif du bourg, est 1621 ou 1651, le 2 étant très peu apparent ; c'est l'ancienne demeure de la notable famille des Perrotey. D'un autre côté, l'histoire est muette aussi à l'égard de cet incendie. Qu'il y ait eu des incendies isolés et fréquents, c'est très admissible, mais qu'un village tout entier ait été livré aux flammes à mon avis c'est plus que douteux.

 

 

Les Houèbes, dit la tradition, arrivaient à l'improviste, par bandes et à cheval ; ces bandes étaient, sans aucun doute, assez fortes pour en imposer aux populations en les tenant sous le coup de la terreur. Ces pillards se rendaient chez les principales autorités, curé, maire, échevin et adjoints, ainsi que chez les principaux notables, les attachaient à la queue de leurs chevaux et ne les rendaient que contre une rançon importante. C'était un impôt levé sur le pays, et chacun devait y contribuer en proportion de ses moyens ; il fallait bien s'exécuter, et comme cette spéculation plaisait fort à ces bandits, ils en usaient ; de sorte que les bourses des pauvres habitants du ban de Fraize furent bientôt à sec. Ne pas contenter ces forcenés, c'était s'exposer à de cruelles tortures L'abus de la chose créa le remède on tint conseil, et les plus courageux, les plus décidés, émirent l'avis qu'il fallait opposer la force à la force et essayer de la défense. Il fut donc résolu que tout homme valide paierait de sa personne et de son courage, puis, comme il s'agissait d'opérer par surprise, des éclaireurs furent désignés pour donner l'alerte le cas échéant. Le terrain d'alors se prêtait admirablement à ce genre de guerre de partisans. De Demenmaix à Plainfaing il existait, non pas la route actuelle, mais un chemin de communication parfaitement praticable, car les deux localités de Fraize et de Plainfaing ne formaient alors qu'une seule commune et une même paroisse, les allées et les venues entre ces deux lieux devaient être fréquentes.

En ce temps, la droite du chemin était déserte et inculte ; il n'y avait d'autre végétation que des épines et des fourrés très épais qui se prêtaient très bien à une embuscade. On connaissait ces lieux sous le nom de ly Spingues de DjèhaDjèhè, ou en français les épines de Jacques Jacques. Ce lieu propice fut donc choisi pour s'y cacher et y attendre les Houèbes; chacun s'y rendit avec l'arme qu'il avait pu se procurer, qui une hache, qui une faux, qui une fourche, etc., la tradition omet les fusils, il faut bien admettre cependant qu'il devait s'en trouver quelques uns. Les détails de la lutte n'ont pas été conservés, la tradition ne parle que du massacre et de la destruction complète des Suédois, lesquels furent tous enterrés à la place même du champ de bataille, lieu dit aujourd'hui à la Poutraut. La tradition ne dit pas non plus combien de braves défenseurs du foyer domestique succombèrent dans le combat ; évidemment il y eut des victimes, mais celles-ci, du moins, furent recueillies par des mains pieuses ou amies, pour être ensuite déposées, non moins pieusement, avec larmes et regrets, en terre sainte.

Plus tard quand le duc Stanislas fit ouvrir la route de Saint-Dié pour atteindre le col du Bonhomme, les terrassiers furent grandement surpris de mettre au jour une quantité considérable d'ossements humains. Sur une pareille trouvaille, les conjectures allaient bon train; car le souvenir de cette lutte désespérée était perdu par une distance de 120 à 125 ans. Cependant, une toute vieille femme de Plainfaing, qui avait conservé une mémoire heureuse, raconta ce qu'elle avait ouï dire à ses parents, et alors la lumière fut faite sur cette singulière découverte.

Il y a 40 à 50 ans les restes des Houèbes n'étaient pas encore tous passés à l'état de poussière, et il n'était pas rare, lorsque la charrue mordait plus profondément que d'habitude, de rencontrer quelques débris d'ossements, preuve certaine que là avait eu lieu un grand enfouissement.

La tradition nous a conservé aussi le souvenir de la grande peste qui désola le ban de Fraize après l'invasion des Suédois. Par suite de la culture négligée, le pain devint d'une extrême rareté, et son prix hors des bornes ne permettait pas à la classe populaire d'en acheter. La pomme de terre n'était pas connue, de sorte que le peuple des campagnes fut réduit à se nourrir des herbes des champs. Cette alimentation contre nature eut des effets désastreux les corps des plus malheureux devinrent noirs et l'affection dégénéra en une peste tellement intense, qu'en certains lieux elle moissonna la plus grande partie de la population ; le petit village des Aulnes, dit la tradition, fut plus affligé que les autres, trois vieilles filles seulement survécurent. Le pays fut longtemps pour se remettre de tant et de si grands malheurs, les villages du val étaient à moitié déserts, et beaucoup de maisons servaient de tombeaux à leurs anciens propriétaires elles devinrent le patrimoine des premiers qui osèrent pénétrer dans ces asiles de la mort.

 

J. HAXAIRE.

 

Source : Bulletin de la Société philomatique vosgienne  1885  Bibliothèque nationale de  France.

 

 



06/08/2018
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