La Lorraine dans le temps

La Lorraine dans le temps

Misère des régents d'école

 

 

Dès 1432, l'instituteur communal, malgré tout et malgré sa soumission à l'abbé, se montre comme un fonctionnaire nécessaire et d'antique création. L'abbé se plaint vivement, à cette date, de ce que les bourgeois aient osé frapper d'une taxe le maître, jusqu'alors affranchi. Plus tard, vers 1492, les rôles que l'on dresse, à différentes époques, des habitants de la ville et de leurs qualités, pour la levée des aides, par exemple, nous parlent du « régent de la grande école », mention qui laisse entrevoir une organisation plus compliquée déjà.

Enfin, en 1509, nous trouvons ceci dans les archives de la Chambre des comptes : « Exemption des droits de ville en faveur de Demange Buxières, professeur d'écriture et de mathématiques. »

 

Nous lisons dans une pièce de 1582, décision ducale qui termine de longues discussions entre le maire et les co-gouverneurs bourgeois, et qu'avaient provoquée les plaintes de ceux-ci :

« Et, pour le regard du maître d'école, il sera nommé par les gouverneurs et présenté par eux à notre maïeur qui l'instituera en notre nom. »

 

Voilà le conseil élu de la ville érigé en protecteur apparent de l'école et des régents ? — Illusion.

On a fait, d'une façon générale, sur les écoles en Lorraine, et la situation des maîtres jadis, des recherches qui, limitées à des temps trop voisins, ont abouti pourtant à des constatations navrantes.

Cet humble entre les humbles, ce « magister » est bien le pauvre diable, la bête de somme sur laquelle chacun frappe que tous commandent, qu'aucun ne craint.

 

Mal payé ! il ne touche presque rien, l'insuffisant, de quoi prolonger une noire misère. — Son revenu, il le lui faut tirer, chaque année, par d'humiliantes démarches, vaines souvent, souvent mal reçues, par des tournées chez les parents. Le bail qui le lie à la commune est de six ans, de trois ans, de moins encore, et, à chaque expiration de terme, que d'intrigues basses pour arracher la conservation de sa place à la bonne volonté des gens ! Il faut se résigner à faire les frais de bombances rustiques, à payer le « vin de la nomination ». — « On engage les maîtres d'école comme les pâtres, sans plus de souci », écrit, dans ses doléances à l'intendant de Lorraine, un vieux maître de village, usé dans la misère du métier. D'après lui, et en 1780, selon les usages répandus, dans une paroisse de 30 ménages et en joignant les rétributions de toutes les fonctions dont on surcharge l'instituteur, il devrait gagner 117 livres annuellement ; 205 dans une paroisse de 60 ménages et 270 dans une de 100.

 

Mais cet argent qu'il devrait avoir, il ne l'a pas. Il faut soustraire les frais du traité avec la commune, la location de la maison, les gages d'un sous-sacristain. Puis il y a, comprises dans la somme, des redevances que l'on ne peut se faire payer que par le menu, sur l'habitant, et qui rentrent mal ou ne rentrent point.

 

Et pour cette aumône aléatoire, que fera le maître ? Mille besognes invraisemblables. Fossoyeur parfois, il soigne le cimetière, en surveille les palissades, creuse les fosses. Sonneur partout, il sonne les cloches en cas d'orage. Sacristain, il ouvre les portes du sanctuaire, et, bon à tout faire, il grimpe sur le toit de l'église pour réparer les gouttières. Quoi encore ? Ah ! parfois, pendant quelques mois de l'année, il apprendra à des enfants qui ne le respectent guère les quatre règles, si c'est possible, l'écriture et peut-être l'orthographe, la lecture, le plain-chant rarement, mais toujours, avant tout, le fonds, le summum, l'exclusif du savoir alors, le catéchisme. Au milieu de toutes les fonctions du malheureux, tout cela, sauf le catéchisme, devient l'accessoire, et tout cela est le programme de l'enseignement reçu.

Enfin, le pauvre instituteur est si rongé de détresse qu'il se fait tailleur ici et fermier par là. Alors, garde à lui. S'il gagne un peu, la commune l'envie. S'il mendie, elle le rejette, comme une charge !

Voilà les faits, bien proches de nous, au XVIII° siècle. Qu'était-ce avant ?

 

A Saint-Nicolas, au milieu du vague des archives sur ce sujet, signe du peu d'importance attachée aux écoles, le tableau apparaîtra-t-il plus riant?

D'abord, dans les comptes du domaine, aucune mention de sommes payées au régent par le maire. Le prince se soucie peu de l'ignorance des manants et fils de manants. L'enseignement n'est pas service public.

Qu'ils s'arrangent ces manants, dans leurs villes ! Ils y tâchent, et, durs pour eux-mêmes, il paraît, de prime abord, qu'ils comprennent que l'ignorance n'est pas un bien. Ils stipendient le maître d'école. Ils le paient des deniers communaux comme ils paient, avec ces mêmes deniers, les prédicateurs qui viennent en mission chaque année :

« Mise en dépense la somme de 600 fr. ; — cy : 1° 300 fr. qu'à six diverses fois, et par quart d'an, on a payé et, déboursé à Didier Chailly, maître ès-arts libéraux, régent de la grande école dudit Saint-Nicolas, pour son salaire et gage de dix-huit mois, finis au dernier septembre 1612 d'avoir montré et instruit les enfants dudit Saint-Nicolas, envoyés à son école, et à raison de 200 fr. par an, suivant qu'il lui a été accordé par consentement des bourgeois dudit lieu. — Appert par quittances, cy 300 fr. »

 

Voilà un très louable effort, digne de ces négociants avisés.

Mais ce qui apparaît clairement dans les textes, c'est la domination arrogante du curé, la sujétion du maître à qui tous, de droit admis, parlent dur.

Je citerai quelques extraits d'une délibération, prise par les magistrats municipaux de Saint-Nicolas, en 1696. Nous jugerons des temps antérieurs par les documents empruntés à des époques plus éclairées ! Les magistrats avaient reçu les plaintes du pieux curé et celles du procureur du roi en leur chambre. — (Ayant égard aux remontrances du pieux curé).

Ils délibèrent solennellement, déclarent : « La mauvaise éducation de la jeunesse ne vient pas seulement du défaut de correction des père et mère ; mais encore de la mauvaise discipline du maître d'école, qui ne se donne pas le soin nécessaire pour instruire les enfants, non seulement dans les belles-lettres, mais encore des devoirs de bons chrétiens. — Et en conséquence, « Enjoignons à Jacques Firmin, régent d'école, y régentant présentement, d'exécuter ce qui s'ensuit, savoir :

«    1° Observer exactement le règlement fait par Monseigneur de Toul pour les gens de son ministère ;

«    2° Obéir au révérend père curé, dont il regardera les avis comme des préceptes très utiles à l'éducation de la jeunesse;

«    3° Conduire les écoliers tous les jours à la messe et les faire tenir à l'église dans une posture respectueuse ;

«    4° Assister avec eux, fêtes et dimanches, aux messes de paroisse et vêpres, où il prendra garde qu'ils y assistent avec dévotion;

«    5° Veiller à ce que les messes soient suivies par eux avec modestie et envoyer deux à la sacristie d'abord qu'il entendra sonner les cloches, pour les servir ;

«    6° Les accompagner à la procession ;

«    7° Les mener au catéchisme lorsque ledit père curé voudra le faire ;

«    8° Corriger les enfants par fouet et autres voies douces qui n'aillent pas à la mutilation des membres.

«    Ce faisant, il y aura lieu d'espérer une sainte bénédiction sur la jeunesse. »

Voilà, par le menu, les grandes lignes du programme de l'instruction populaire.

Enfin, pour faire mieux éclater la suprématie du prêtre et dompter toute velléité d'indépendance chez le maître humilié :

«    Voulons que copie des présentes soit mise aux mains du père curé pour en faire lecture au prône. »

Et puis (car ce n'est pas tout), une inégalité insultante se marque dans la distribution de ce maigre enseignement.

 

 

24 mai 1697. — Requête du procureur du roi : « Nomination d'un maître d'école pour l'éducation des pauvres, en sorte qu'ils ne soient point mélangés avec les autres enfants des bourgeois aisés dudit lieu, auxquels ils causent souvent des incommodités par la misère de leur état. »

Ce maître des pauvres sera François Rupied, marguillier de la paroisse, qui prendra jusqu'à 30 enfants pour 105 fr. barrois par an, payables par quart.

 

Aussi, voyez les tristes produits à Saint-Nicolas. Ouvrez les registres de l'état civil datant, le plus ancien, du milieu du XVIe siècle et où, pour les baptêmes, les mariages, les fiançailles, les bourgeois de la ville, les plus huppés comme les plus pauvres, viennent obligatoirement se risquer à signer leurs noms. Voilà l'humiliante preuve du dénuement intellectuel. Partout, au lieu du nom, la honteuse croix, lourdement tracée. La femme s'y trahit ne sachant pas écrire, et cela durera longtemps, jusqu'en plein XVIIIe siècle. Les plus savantes assemblent quelques caractères incertains : ce sont leurs noms. Telles des plus fières, mariées à de riches marchands, juges-consuls ou autres, portant haut la tête dans les processions, après, un signe, passent la plume au curé qui relate : « Ceci est le signe de la marraine qui n'a point l'usage d'écrire. » Pour les hommes, semblable résultat ou à peu près, surtout pendant le XVIe et le XVIIe siècle ! Ils font mieux cependant. Communément ils écrasent la plume sur le papier pour grossoyer gauchement leurs noms.

 

Source : extrait de :  l'ancien régime dans une bourgeoisie lorraine, étude historique par J Munier-Jolain, 1885

 

 

 



13/03/2018
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