La Lorraine dans le temps

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Nancy : un épisode de la lutte électorale de 1848

 

Un épisode de la lutte électorale de 1848

 

La révolution de février fut à Nancy accueillie sans déplaisir. Le peuple dès longtemps souhaitait la chute de Louis-Philippe, la bourgeoisie s'était détournée peu à peu d'un gouvernement, dont les scandales éclatants avaient terni la renommée et qui n'avait su ni défendre au dehors le prestige du pays ni prévenir à l'intérieur la crise économique de 1847. Il n'était pas jusqu'au mouvement de rénovation catholique, dont la ville était depuis plusieurs années l'un des centres, qui ne contribuât à priver le ministère Guizot des sympathies conservatrices. Aussi jamais changement de régime ne fut plus pacifique et plus aisé. Le samedi 26, aux premières heures du jour, la foule, amassée sur la place Stanislas, proclamait la république ; les chefs des partis avancés, secondés par des hommes qui jusqu'alors s'étaient ralliés à l'opposition dynastique, prirent possession de la mairie. Le préfet céda de bonne grâce ses archives ; les autorités ecclésiastiques et militaires reconnurent le fait accompli ; les serviteurs du pouvoir déchu montraient une résignation qui semblait proche de l'indifférence. Le soir, quand la musique du régiment de cavalerie vint au balcon de l'hôtel de ville jouer la Marseillaise, les maisons d'alentour s'illuminèrent spontanément aucun cri discordant ne se fit entendre ; on fraternisa avec tout l'enthousiasme que permet la froideur Lorraine.

 

Cet accord ne persista point. Aux élections d'avril, les listes en présence révélaient déjà des dissentiments profonds. Sans doute les divers Comités qui se formèrent dans le département adoptèrent en commun certaines candidatures Marchal père, Laflize, Saint-Ouen, de Ludre, républicains de la veille, modérés d'ailleurs et tolérants, étaient désignés aux suffrages par la part qu'ils avaient prise à la propagande révolutionnaire. Mais déjà les catholiques avec l'Espérance, les « démocrates » avec le Patriote tentaient sous le couvert de ces noms populaires, de présenter des hommes de tendances plus étroites. La polémique ne tarda guère a devenir assez âpre. Il fallut pour apaiser ces rivalités, qui n'étaient pas que de personnes, un incident retentissant, gros de protestations et d'orages.

 

Au début de mars, les deux commissaires du gouvernement, de Ludre et Lorentz, avaient adressé aux sous-préfets une note pour leur recommander de n'exercer sur les électeurs aucune pression malséante. Cependant, ajoutaient-ils, on ne saurait souffrir que des fonctionnaires usent de leur influence pour donner à l'esprit public une inclination rétrograde :

« Signalez-nous donc dès à présent les épurations à faire dans le personnel des mairies, des justices de paix, des perceptions ; point de mesures de vengeance ni de réaction ; il ne s'agit pas de briser la carrière de modestes employés, de pères de famille, mais d'écarter les hommes vraiment dangereux, les agents principaux de la corruption électorale et administrative dont le règne est heureusement passé.

 

Déjà le premier président de la Cour d'appel, Moreau, député de la Meurthe avant février, avait été suspendu. Les mesures qui suivirent, toutefois ne furent pas jugées excessives, les procédés en vigueur sous les précédentes monarchies avaient façonné l'opinion.

On manifesta plus d'étonnement et même quelque indignation quand fut connue la circulaire que le ministre de l'intérieur, Ledru-Rollin, communiquait à ses subordonnés : elle leur enjoignait en termes provocants de mener campagne en faveur des républicains avancés. Il apparut que la nuance demeurait sensible entre frapper des fonctionnaires ouvertement hostiles au régime ou contraindre les administrateurs départementaux, comme aux plus beaux jours du ministère Guizot, à se jeter officiellement dans la lutte. Le jeune suffrage universel, dont les illusions étaient infinies, s'effaroucha de l'atteinte portée à son indépendance. L'émotion publique en cette occasion ne fut pas une leçon suffisante. De Ludre était démissionnaire, n'ayant pas cru pouvoir plus longtemps concilier avec sa qualité de candidat son rôle d'agent du pouvoir, Lorentz ainsi restait maître à la préfecture. L'influence de son collègue l'avait-elle seule retenu jusqu'alors dans des sentiments modérés ? ou voulut-il obéir aux instructions de Ledru-Rollin ? Toujours est-il que, le 15 avril, on colporta dans les cafés une nouvelle inattendue : une liste de candidats, dûment estampillée, avait été, par voie hiérarchique, transmise aux instituteurs ils devaient s'en constituer les défenseurs attitrés. On discutait passionnément ces bruits, lorsqu'un exemplaire circula de la lettre même qu'avait signée Lorentz : elle ne manquait ni de naïveté ni d'audace.

  1. l'instituteur, il faut à la Constituante, de francs, d'énergiques, de loyaux républicains. La liste que nous vous adressons est composée d'hommes de cette trempe. Parlez donc aux habitants des campagnes en leur faveur et écartez toute liste dont tous les noms ne seraient pas ceux-là.

« Ne craignez rien dans la mission que je vous charge de remplir ; n'imposez à personne ; instruisez seulement et dites que la liste de nos candidats sera distribuée sur un papier dont la couleur sera indiquée la veille de l'élection. « Je vous délègue, vous que réunit la circulaire de M. le recteur en date de ce jour, pour parcourir toutes les communes du canton je vous laisse le soin de vous entendre entre vous sur le nombre des communes que chacun de vous devra s'attribuer dans la mission que vous recevez ; vous aurez soin de choisir de préférence celles où vous savez pouvoir exercer une plus grande influence.

LORENTZ.

 

Suivait cette apostille universitaire :

M… je vous invite, au nom du citoyen Lorentz, commissaire provisoire du Gouvernement, à vous rendre lundi prochain à trois heures précises chez votre collègue Denys, à Nancy·; où vous recevrez de la préfecture des instructions auxquelles vous aurez à vous conformer exactement.

Le recteur de l'académie, CARESME.

 

Ce fut dans Nancy un soulèvement unanime. Le « Comité central électoral » que présidait le docteur Grandjean et qui n'était point suspect d'arrière-pensées réactionnaires, publia le premier une protestation vigoureuse ; « l'Union agricole », de nuance plus pâle, l'imita ; la «  Société démocratique », où se concentraient les forces proprement révolutionnaires et qui comptait parmi ses membres tous les amis de Lorentz, ouvrit un registre que les citoyens indignés couvrirent de leurs signatures. Les journaux montrèrent même entente : l'Espérance, perdant dans son émoi quelque chose de sa distinction coutumière, s'exclamait «Ceci nous parait un peu fort ! ». Le Journal de la Meurthe, dont jusqu'au dernier moment on avait admiré l'aveugle  dévouement à la monarchie de Juillet, trouvait dans sa conversion récente aux idées républicaines un juste motif d'afficher sa sévérité. Et le Patriote lui-même, en dépit de ses relations avec la préfecture, se joignait à cet édifiant concert :

« La circulaire confidentielle de M. le commissaire du Gouvernement est certes un fait très grave. Il y a là une imitation malheureuse de ce que nous avons combattu à outrance pendant dix-sept ans. Charger des fonctionnaires de faire la besogne électorale est non seulement quelque chose qui répugne à la loyauté de notre caractère national, mais encore une cause de perturbation permanente dans tous les services publics. Comment le gouvernement républicain a pu avec justice frapper de destitution certains fonctionnaires du système de corruption qui n'est plus, parce qu’ils avaient manipulé avec trop de zèle la matière électorale dans le but de fausser la volonté du pays, et aujourd'hui vous poussez de nouveaux fonctionnaires dans la même voie. Dans un gouvernement républicain : il ne faut pas l'oublier, les pouvoirs sont mobiles ; il n'y a plus de volonté immuable pour récompenser les dévouements fidèles. Chaque parti peut arriver naturellement aux affaires, suivant que le pays aura prononcé. Si les fonctionnaires sont les séides du pouvoir du jour, le pouvoir du lendemain qu'ils auront combattu par ordre les proscrira donc à son tour. Que deviendra la société au milieu de cette confusion générale de tous les pouvoirs publics ? un chaos qui ne produira que l'anarchie et la haine ».

 

Avant de pouvoir lire cette condamnation mesurée, mais formelle d'un journal ami, Lorentz s'était aisément rendu compte du fâcheux effet produit par la divulgation de sa circulaire. Il n'accepta pas volontiers le jugement de ses administrés sa première pensée fut de tenir tête et de discuter les faits. Il crut habile de communiquer une note, mi-désaveu, mi-commentaire, volontairement agressive :

18 avril.

« Beaucoup de personnes prétendent que le commissaire du Gouvernement a imposé une liste aux instituteurs sous peine de destitution.

L'assertion est fausse de tous points.

Il a été dit au recteur, aux inspecteurs, aux instituteurs que dans notre sollicitude pour la liberté complète des votes, nous serions loin de leur en vouloir s'ils votaient ostensiblement contre notre liste.

« Nulle contrainte morale n'a été appliquée aux instituteurs le concours qui leur a été demandé est bénévole il n'a pour but que de porter à la connaissance des habitants des campagnes la liste adoptée par le commissaire général, d'accord avec les sous-commissaires d'arrondissement.

Instruisez ; mais n'imposez pas ; telle est la phrase que l'on trouvera dans l'instruction donnée aux instituteurs.

Maintenant, que le Comité central, que divers clubs trouvent mauvais que le commissaire du Gouvernement, sur l'invitation du ministre de l'intérieur, produise modestement deux ou trois noms qu'il croit être ceux d'hommes honorables, libre à eux ; seulement qu’ils ne calomnient pas ; c'est de la déloyauté, peut-être aussi de la réaction.

Salut et fraternité.

  1. Lorentz. »

 

Ce ton cassant déplut. L' « Union agricole » interprète en cette affaire de l'opinion tout entière, répliqua avec une même vivacité ; l'autorité des signataires, leur modération connue ajoutaient encore à la justesse évidente des réflexions présentées :

S'est-on plaint de la formation d'une liste par l'autorité ? S'est-on plaint des noms qui s'y trouvent ? Nullement, on s'est plaint d'une seule chose, beaucoup plus grave, il est vrai. On s'est plaint du retour à un système de corruption et d'intimidation pour influencer les élections par le moyen des fonctionnaires publics. C'est le principe de la pleine et entière liberté des suffrages que l'on a entendu défendre, lorsqu'on a attaqué une circulaire qui arrache d'honorables employés à leurs fonctions graves et moralisatrices pour les jeter dans la voie de l’intrigue et de la captation, qui leur enjoint de se réunir, de s'entendre, de se partager les communes, afin d'agir sur les habitants des campagnes et de leur faire adopter une liste à l'exclusion de toute autre où ne se trouveraient pas tous les noms portés sur la liste recommandée. C'est contre ce principe destructeur de toute liberté, de toute indépendance, de toute dignité dans les fonctions que l'on a voulu réclamer. Il n'y a là, ce nous semble, ni calomnie ni réaction. »

 

Lorentz comprit cette fois que son initiative avait été particulièrement malheureuse et qu'à vouloir pousser trop loin ses résistances, il risquait de compromettre le succès des candidats républicains et de favoriser les espérances plus ou moins déguisées des catholiques légitimistes ou des orléanistes trop brusquement ralliés. Il se résigna, pour apaiser les esprits, à se sacrifier lui-même, en adressant aux journaux des explications et des excuses :

«  Pour détruire toute interprétation fausse de sa circulaire aux instituteurs, le commissaire du Gouvernement croit devoir assurer tous les fonctionnaires, quels qu'ils soient, qu'il n'a jamais eu l'intention de faire abus de sa position en leur imposant tels ou tels candidats. Il laisse, il laissera toujours chacun libre des inspirations de sa conscience et serait plutôt disposé à être défavorable à un fonctionnaire servile qu'a un homme loyal et indépendant. »

 

La question était close : listes officielles roses ou vertes, ne parurent pas au jour de scrutin. L'agitation toutefois fut assez longue à se calmer. Certains instituteurs, qu'encourageait peut-être une secrète approbation, ne se tinrent pas pour dispensés de propagande active. Tandis que leur maître employait son zèle à distribuer des proclamations, les enfants d'Essey trouvaient fermée la porte de l'école et vagabondaient les champs. Le maire dut intervenir et publiquement porter plainte.

 

Quelques incidents semblables prolongèrent jusqu'à l'heure du vote l'énervement de l'opinion. Le mécontentement qu'ils suscitèrent ne fut pas étranger sans doute à la dispersion finale des voies républicaines ; si les catholiques aboutirent à un complet échec, la liste du « Comité central » ne triompha pas tout entière le Journal de la Meurthe et l' « Union agricole » enregistrèrent un succès : leur candidat favori, d'Adelswaerd, orléaniste d'origine et de tendances plus que modérées, occupa quoique vivement combattu, la place que le Patriote se flattait d'assurer à un partisan plus ferme du nouveau régime.

Par la suite Lorentz, qui n'avait pas tardé d'ailleurs à rompre avec les partis exaltés, sut faire oublier cette malencontreuse affaire. Conciliant et serviable, fort attaché à ses devoirs il gagna, par les services qu'il leur rendit, l'estime et l'affection de ses concitoyens. Lorsqu'il eut été, après le 10 décembre, brutalement révoqué par le prince-président, la garde nationale et les notables vinrent en corps lui exprimer leurs sentiments de regret et les Nancéiens, lors des élections conservatrices de 1849, le favorisèrent, entre les candidats républicains, d'un nombre imposant de suffrages.

 

 

Pierre BRAUN. Pays lorrain 1906

 

 

 



15/01/2018
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